Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours commence avec le premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité, c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement, et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale, suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui nous proposent la formule de leur art.
Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux à leur but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations, celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en amour, pour donner à la Femme rôle et fonction d'Initiatrice. Avec elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon, lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins l'Initiatrice, et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais l'individualise.....
MADAME RENÉE VIVIEN
Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mêmes. Il nous faudra oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de notre littérature féminine, Mme Renée Vivien.
Je reviens chercher l'illusion des choses
D'autrefois, afin de gémir en secret
Et d'ensevelir notre amour sous les roses
Blanches du regret.
Cette pièce intitulée Atthis, qui célèbre la mélancolie d'un amour, pourrait servir d'épigraphe à l'œuvre de notre jeune poétesse, car elle traduit l'irréparable tristesse d'appétitions vers un passé que le rêve seul est habile à revivre. De notre existence contemporaine, avec ses inquiétudes, ses tourments, ses angoisses, sa beauté aussi—car tout ce qui lutte a sa beauté propre—voici donc une jeune femme qui se refuse à rien connaître, parce que délibérément elle plaça son amour dans la contemplation d'un rêve. Le mépris ou la haine n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du présent sera donc faite en elle de tous les regrets du passé. Doctrine qui pourra amener le sourire aux lèvres du philosophe, puisqu'elle s'insurge contre l'acceptation nécessaire, convient-elle pas merveilleusement au poète qui suit les impulsions de son tempérament, qui s'abandonne aux exigences de sa nature?
Je ne sais rien des goûts, des habitudes, de tout ce qui constitue la personnalité effective de notre auteur, et d'ailleurs, conformément aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux œuvres, je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la restitue assez bien, et même j'accepterais difficilement que des documents authentiques vinssent contredire l'idée que je m'en fais. Dans une demeure somptueuse, isolée autant que possible des grossiers contacts de la vie contemporaine, je me la représente cultivant avec amour les sensations les plus curieuses et les plus raffinées dont notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent révélées par nos maîtres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont elle-même nous vante les surprises:
L'art du toucher, complexe et curieux, égale
Le rêve des parfums, le miracle des sons.