Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se relèvent à volonté, s'abattent, assourdissant tout bruit autour d'elles, miroirs qui reflètent et prolongent la beauté, statues et peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus expressif... ce sont là les images, quelques-unes du moins parmi celles qui dans ma pensée viennent s'ordonner harmonieusement autour du nom de Mme Renée Vivien. Si toutefois la réalité de la vie ne répondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais pardon à notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la réalité de son rêve. Or, pour le poète, ne le savons-nous pas? de l'une à l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux lèvres pour les autres mortels qui s'acharnent à la poursuite du bonheur?

Pourtant, ne faut-il pas toujours «rabattre de nos rêves[11]»? Ah! comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du présent, poursuit les images du passé, et tente de les fixer sous la forme harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire où sa fantaisie sut grouper quelques témoignages de son culte, son regard intérieur pousse au delà des objets qui lui rappellent un temps trop rapproché de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela? vains et artificiels témoignages, auprès du désir qui se représente la vie entière comme une harmonie, où chaque geste est expressif et contribue à la perfection du tout! S'être figuré l'idéal sous ce gracieux symbole: un groupe de vierges enlacées, esquissant un pas rythmique à l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel hellénique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, eût-on pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres à en faire oublier la noirceur, c'est quand même un rude contraste! Pour qui possède la faculté d'expression verbale, il ne reste plus qu'à fixer son rêve dans la forme impérieuse du rythme, unique compensation de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui présente:

Douceur de mes chants, allons vers Mitylène.
Voici que mon âme a repris son essor
Nocture et craintive ainsi qu'une phalène
Aux prunelles d'or!
Allons vers l'accueil des vierges adorées!
Nos yeux connaîtront les larmes des retours!
Nous verrons enfin s'éloigner les contrées
Des ternes amours!

C'est l'Invitation au Voyage... C'est l'embarquement, non pour Cythère, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que, sous sa plume d'or, la prose française peut avoir des caresses et des douceurs d'accent égales à celles de la plus suave poésie, l'élève de Sapho décrit en prose rythmée le berceau de son héroïne,—«La terre d'où jaillit une fleur sans pareille est en vérité la patrie de la volupté et du Désir, une île amoureuse que berce une mer sans reflux, au fond de laquelle s'empourprent les algues.»—Que de tendresse et de regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une âme qui vint à la lumière du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'après ces soupirs! Que seront-ils pour l'héroïne elle-même?—«L'œuvre du divin poète fait songer à la Victoire de Samothrace, ouvrant dans l'infini ses ailes mutilées. Comme elles s'allient profondément avec l'aube et le silence, ces paroles trempées dans le parfum des nuits mityléniennes: «Les Étoiles autour de la belle lune voilent aussitôt leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de sa lueur d'argent...» En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, à travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses parfums, elle les a versés aux pieds délicats de ses amantes. Ses frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules à les recevoir. N'a-t-elle point prononcé ces paroles, si profondément imprégnées de ferveur et de souvenir: «Envers vous, belles, ma pensée n'est point changeante.» Je vous le disais bien que notre prose française enferme une musicalité sans égale, qui ne le cède en rien à celle de la plus suave poésie, quand l'archet qui la fait vibrer frémit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce fragment lyrique, digne à tous égards d'André Chénier:

O parfum de Paphos! O poète, ô prêtresse,
Apprends-nous le secret des divines douleurs.
Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse
Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs!
O langueur de Lesbos! Charme de Mitylène,
Apprends-nous le ver d'or que ton râle étouffa.
De ton harmonieuse haleine
Inspire-nous, Psappha!

...

On suit l'accent, comme on voit l'Idéal auquel il se subordonne. Un Idéal qui délibérément repousse tout ce qui est de ce temps. Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel étant synonyme d'insincère, c'est-à-dire conçu à froid, et ne répondant pas aux mouvements spontanés de l'être. Mon Dieu non, pas plus qu'un poème de cet André Chénier que nous citions tout à l'heure, pas plus qu'une aquarelle de Gustave Moreau, où ces âmes, mal satisfaites du présent, et qui avaient leurs raisons intérieures de l'être, célèbrent leur puissance de rêve et leurs regrets des temps disparus!

Il est des esprits myopes, irrémédiablement, pour qui nulle sincérité n'existe, en dehors de la représentation des objets immédiats: conception basse et bien digne d'une époque qui subit le joug avilissant de trente années de réalisme. Gardons-nous d'en partager l'illusion. Parce que telle nature répugne, de façon invincible, aux images que lui viennent proposer les spectacles de la vie contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver l'éveil de sa sensibilité? Il suffit qu'elle découvre le point de contact entre cette sensibilité et son véritable objet. Quand, après avoir contemplé les merveilles naturelles de la baie de Naples, lesquelles à vrai dire ne se sont guère modifiées depuis l'heure où s'y développait une civilisation en tout contraire à la nôtre, nous venons nous recueillir dans la petite salle du musée qui enferme les fragments épars des fresques pompéiennes, nous n'avons pas besoin d'un vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de culture aidée d'une faculté d'abstraction qui pour quelques instants abolit le présent. Chez celle qu'inclinait déjà une prédisposition naturelle, les rives parfumées de Lesbos et l'enchantement des nuits mityléniennes suscitèrent le décor incomparable où les strophes de Sapho, l'antique poétesse, mutilées sans doute, mais radieuses encore de vie comme un beau marbre antique, allaient évoquer des groupements harmonieux.

Léger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de Sapho nous donne la mesure et la qualité de cette inspiration. Comme un précieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal ciselé le plus capiteux des aromes, ses vers dégagent la senteur de l'Idéal qui tout entier s'exprime par eux: «Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l'ombre avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de l'Orient. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion, et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.»—Mélange subtil que nous goûtons aux vers de Mme Renée Vivien. A vrai dire je ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour en arrière, ni qui montre mieux ce phénomène singulier: un écrivain de notre race, vivant parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant à pieds joints par-dessus deux mille années de culture, pour nous faire respirer une âme tout imprégnée des senteurs de Lesbos! Les plus fameuses reconstitutions de la vie antique, depuis la Salammbô de Gustave Flaubert jusqu'à l'Aphrodite de M. Pierre Louÿs, en passant par la Thaïs de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice où le travail de l'érudit vient alourdir l'inspiration du poète: on y sent le coup de dictionnaire de l'archéologue, et tout justement cet effort qui est le contraire même de la vie. Rien de pareil chez l'auteur de Sapho. J'imagine qu'un long sommeil de vingt siècles ait appesanti ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de léthargie qui se confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: à son réveil elle n'eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états antérieurs qui constituèrent sa première conscience. Je prononçais tout à l'heure le beau nom de Chénier: je ne vois pas de meilleur exemple, en effet, ni qui soit plus frappant, d'assimilation de substance, pour la transformer en poésie. De quel art incomparable elle sait se plier au modèle qui régla cette inspiration? Plasticité... dira-t-on... Et certes j'y souscris, mais plasticité d'ordre unique et vraiment merveilleuse puisque, tout en épousant la forme de qui régla cette inspiration, elle fait passer dans une langue différente l'essentiel de celle-ci. Comme un musicien, docile au génie du maître qu'il admire, plie les mouvements de son rythme au thème initial dont il tirera ses variations, ainsi notre jeune poétesse subordonne les accents de sa lyre à toutes les nuances que lui propose son modèle. J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. Voici le thème, ou fragment saphique: «Et toi, ô Dika, ceins de guirlandes ta chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes tendres mains. Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premières dans la faveur des Bienheureuses: celles-ci se détournent des jeunes jeunes filles qui ne sont pas couronnées.»—Après le thème, écoutez maintenant la variation:

Va jusqu'au jardin clair où tu te reposes,
Pare tes cheveux de verdure et de fleurs.
Choisis les parfums, Dika, tresse les roses,
Mêle les couleurs.