Et si tu veux plaire aux sereines Déesses,
Entoure l'autel des souffles de l'été.
Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses,
A ta piété.
Porte à l'Artémis les sombres violettes,
A l'Aphrodite la pourpre des Iris,
A Perséphona, vierge aux lèvres muettes,
La langueur des lys.
C'est bien comme un tout aux éléments indissociables qu'il faut envisager cette conception de la vie que dans ses vers recrée Mme Renée Vivien, en y subordonnant les forces vives de son être. Et j'admire la souplesse du geste servant à recomposer l'attitude que tant de siècles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous vîmes esquissé par d'autres, mais qui sentait son acteur et la préoccupation de tenir un rôle, il est chez elle si spontané qu'il rejette délibérément dans le lointain la vie présente, pour faire surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines de ses images pour les situer dans un décor contemporain, Mme Renée Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle pièce signée d'elle qui, par son caractère d'universalité, ne saurait s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple développer les variations qu'enferme ce thème immortel: la douleur de vieillir, sans doute on n'y trouvera pas les contractions d'un poète à l'inspiration toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images à portée de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la pureté de la forme nous rappellera chez Mme Renée Vivien les prédilections inhérentes à sa nature:
Puisque telle est la loi lamentable et stupide,
Tu te flétriras un jour, ah! mon lys!
Et le déshonneur hideux de la ride
Marquera ton front de ce mot: Jadis!
Tes pas oublieront le rythme de l'onde;
Ta chair sans désir, tes membres perclus,
Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde.
L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.
Si ces vers, d'une étrange perfection formelle, n'ont pas l'accent déchirant et contracté de tels autres, qui pareillement se lamentent sur la déchéance de la beauté, il n'en reste pas moins qu'ils associent, dans une imbrisable unité, la Beauté au Désir, et par conséquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que nous touchons à la véritable originalité de Mme Renée Vivien, celle qui la différencie nettement de ses rivales littéraires.
Quelles que puissent être en effet les divergences d'exécution qui sont liées à la diversité de leur tempérament, ces rivales s'accordent sur un point: l'amour est conçu dans leur œuvre comme une servitude, comme une domination, où l'élément viril exerce une sorte de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicité, armes naturelles, moyens de défense que l'instinct du sexe disposa en leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny, leur ancêtre, dans ce puissant raccourci: La Colère de Samson! Les femmes de Mme de Noailles cèdent avec délice au joug du mal sacré, «tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des hommes». Le décor toujours voulu, cherché avec un raffinement intentionnel, au milieu duquel elle nous les présente, n'est à vrai dire qu'une vaste alcôve, où nous les voyons tour à tour succomber en proclamant leur croyance, leur unique croyance à l'invincible pouvoir du Dieu qui les étreint. Les Femmes de Mme Henri de Régnier y font plus de façons peut-être: elles ont un mouvement de révolte contre la force qui va les soumettre. Mais dans l'instant précis où nous percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et déjà tremblantes de leur défaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui créa la hiérarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception moderne issue d'une culture où se rencontrèrent tant d'éléments divers empruntés aux Littératures et aux Religions, à laquelle vient s'opposer l'antique conception de l'élève de Sapho. De toute son énergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossièreté du Désir répugne à ses sens délicats, et le geste d'amour esquissé par une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter. Ce n'est pas seulement amour d'indépendance qui sent ce qu'elle va perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore raffinement d'esthétique qui repousse les exigences d'un maître.
Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti la valeur de la virginité, ce qu'elle maintient à l'âme de vigueur et d'énergie, en lui permettant de canaliser dans une même direction l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant pas ce souci de moralité inséparable de la conception chrétienne, il n'en pouvait suivre les prolongements dans la conduite de la vie. En condensant son idée dans le mythe des Amazones, il lui avait imposé des limites où s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir dans la virginité que l'horreur de toute dépendance et la fierté de l'âme qui a refusé le joug:
Leur regard de dégoût enveloppe les mâles
Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.
...
Elles gardent une âme éclatante et sonore
Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit,
Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,
Le mépris du baiser et le dédain du lit.
Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre
Les époux de hasard que le rut avilit.