Pourtant les froideurs de la virginité s'accordent mal avec l'air embaumé que l'on respire sous le ciel hellénique, avec les enchantements des nuits mityléniennes, et ce serait par trop méconnaître les gracieux enseignements de la poétesse Psappha que s'en tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je vois circuler des groupes entrelacés où l'œil ne discerne plus bien les intentions formelles de la Nature quand elle créa la dualité des sexes. La conception de l'Androgyne est le fruit de cette complaisance secrète, et nous sentons pareillement de quel prix elle peut être aux yeux de notre auteur. De lui nous répéterons ce que jadis nous disions du suave Luini[12]. Ce qu'il aima, ce qu'il traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul à quoi l'on attache un prix infini, il paraît bien que ce furent la grâce indécise et la beauté fuyante de cet âge où le jeune homme, encore à peine sorti de l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilité. Il y a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie complaisance de l'artiste. Comment s'émurent ces mains gracieuses, de quelle douceur ardente et contenue elles esquissèrent le geste par où nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles à qui les sut élire... nous le percevons à travers ces poèmes. Mais que peut valoir notre commentaire au prix des vers mêmes du poète célébrant le charme de l'Androgyne!

Ta royale jeunesse a la mélancolie
Du Nord, où le brouillard efface les couleurs.
Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,
Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.

Souris, amante blonde, ou rêve, sombre amant,
Ton être double attire, ainsi qu'un double aimant,
Et ta chair brûle avec l'ardeur froide d'un cierge.

Mon cœur déconcerté se trouble, quand je vois
Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge,
Tantôt l'un, tantôt l'autre et les deux à la fois.


CONCLUSIONS

J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque inconvenance, à prétendre indiquer, dès ses pages liminaires, les conclusions d'un livre. C'est douter en quelque façon de la subtilité du lecteur, croire ou paraître croire qu'il n'y a pas assez de pénétration en lui pour dégager à mesure les intentions de l'auteur, ce que Stendhal appelait sa pensée de derrière la tête. Pareil à l'enfant qui ne supporte pas d'être tenu en lisière passé un certain âge, celui-ci ne veut pas que trop énergiquement on mette les points sur les i. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation même d'un livre qu'il exigeât trop de préliminaires? Comme un paysage matinal enveloppé de brumes, sous la poussée d'une brise légère découvre à nos regards la diversité de ses aspects, les perspectives morales d'un ouvrage doivent se dégager progressivement des brouillards qui les isolaient de la vue.

Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer ici son application, si les intentions et les limites du livre s'étaient dégagées du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot que le travail de synthèse, qui reconstitue une pensée, se fût opéré peu à peu, à mesure de l'analyse qui le décompose en ses multiples éléments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de fixer l'attention, celle qui se restreindrait à son rôle de dissociation, sans souci de préparer l'effort qui permet d'embrasser les ensembles. La poitrine ne se dilate complètement que sur les sommets, et le travail de l'analyste, en plus d'un point semblable à celui de l'archéologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de plaine.

On chercherait à tort ici un tableau de la littérature féminine telle qu'elle se présente aux environs de l'année 1908. Un mouvement auquel correspondent tant d'efforts, et dans des sens si différents, assez imposant d'ailleurs pour avoir suscité l'ombrage des jalousies viriles, ne saurait se réfléchir en cinq Portraits, quand même ces Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout à fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est-à-dire de la critique littéraire et l'analyse des principales œuvres répondant à tel nom déterminé. Je vais faire une comparaison qui mettra mon idée en pleine lumière: lorsque le peintre d'expression a rencontré la figure qui le plus énergiquement parle à son âme, et suscité le plaisir de peindre en lui donnant ce petit coup au cœur qui ne saurait tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontanés de cette figure atteignent à leur plus intense qualité expressive. Pareillement nous avons choisi nos modèles, et fort peu soucieux de l'accessoire, c'est-à-dire de tout ce qui ne pouvait contribuer à mettre leur physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mêmes ils prissent la pose la plus propre à dégager leur intimité.