Grouper des documents précis sur la femme littéraire, tel fut l'objet de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons atteint, du même coup nous aurons assemblé les matériaux de la synthèse qui lui doit succéder, puisque les personnages de ces romans avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque l'accent intime ou lyrique de ces poèmes avec les nuances qui leur sont propres, deviennent autant de témoignages irrécusables sur l'âme qui s'exprima par eux. La question du talent dépensé est désormais hors de cause: seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti pris et qui tiendraient les yeux fermés devant l'évidence même. Quand deux romanciers comme Mme Henri de Régnier et Mme Marcelle Tinayre sont arrivés, par des moyens si différents, à dresser debout des figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pensée une durable image; que de plus elles ont atteint à leur donner une forme qui, pour se rattacher à la tradition des maîtres, n'en garde pas moins son accent propre; quand deux poètes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien ont su traduire certains mouvements de l'âme avec une sincérité et une perfection plastique que n'égalèrent même pas leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la plus mauvaise grâce du monde en venant contester ces mérites? Ils n'aboutiraient qu'à découvrir au grand jour les sentiments de rivalité dont tendent à se défendre tous leurs efforts apparents. Non moins vainement pourraient-ils objecter à ces talents certains les précédents du génie, car elles auraient toujours la faculté de leur répondre: «Où sont donc vos Balzac? Où sont vos Victor Hugo?... De quel droit le talent vient-il à talent égal opposer l'exemple du génie?»
Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le répètent mentalement, quand une trop vive attaque les invite à rappeler leurs adversaires à l'ordre, en leur restituant le sens des réalités: «Où sont nos Balzac? Où sont nos Victor Hugo?...» Si nous interrogeons du regard l'horizon littéraire, nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fécondité d'invention et ce bouillonnement intérieur qui correspond au jaillissement de la source soient l'irrécusable témoignage de la virilité créatrice et le signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le domaine de la création artistique et littéraire, cette espèce d'hommes n'a plus de représentants, la seule devant laquelle la Femme soit obligée de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le disions au début de notre Préface, sur ces hauteurs sacrées par le génie mâle flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons, et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime signification de leurs œuvres, on en trouve moins encore pour leur susciter des équivalents. C'est donc vainement que nous en chercherions: depuis longtemps déjà, le sexe fort n'affirme sa domination par le despotisme d'aucun génie, et comme il advient dans l'ordre des réalités, quand nulle main puissante ne fait sentir la vigueur de son étreinte, les forces adverses redressent la tête. Point de génie, avons-nous dit, mais un groupe de délicieux talents... Quoi d'étonnant si, de valeur presque égale, quelques-unes sont venues réclamer leur place dans la lumière que projette la Renommée?
Elles obéissent simplement aux exigences spontanées de l'être: utiliser la faculté d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce mot: utiliser ne rend-il qu'un des aspects de la vérité, car il apparaît trop pratique, trop positif, précisant ces seules démarches par où l'on tente d'imposer son nom à l'attention, de la plus sûre façon qui chez nous réussisse: en faisant figure littéraire. Qui ne reconnaîtrait à cette attitude le meilleur trait de la mentalité latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien, ces Femmes-poètes, disciples de Baudelaire, le plus latin des maîtres de notre poésie contemporaine, qui atteignent à condenser comme lui, dans le raccourci d'une brève pièce, tout l'aigu d'une émotion rare, après s'être meurtries aux pointes extrêmes de la sensation. Une telle poésie serait impossible en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paraître incompréhensible à ceux qui n'y furent pas préparés par une identique formation. Parfaites latines également ces romancières, Mme Henri de Régnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes qualités plastiques à la notation précise, implacable et cruellement désabusée des réalités de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-même qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconné sur tous les territoires, gardés ou non, de la littérature romantique n'en réussit pas moins à composer un amalgame fort divertissant pour le goût. Ce n'est plus là simple parti pris de faire figure dans le monde littéraire, mais ambition justifiée par des mérites correspondants.
Je me représente le plus déterminé des Misogynes, et, pour n'en citer qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et choisissant dans son écritoire la plus aiguë de ses plumes pour juger la production féminine de ce temps. Peut-être ne paraîtra-t-il pas sans intérêt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en trouveraient-elles modifiées, et dans quelle mesure? De lui nous n'avons guère retenu que le mot fameux qui se grave dans la mémoire—tel un profil de médaille—sur le sexe «aux cheveux longs et aux idées courtes», premier trait d'un dédain qui déduit ses raisons de l'observation des faits, pour aboutir au jugement motivé: «Que peut-on attendre des femmes, si l'on réfléchit que dans le monde entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une œuvre complète et originale dans les Beaux-Arts?» Songez que le maître de Franckfort notait ses aphorismes au temps où la femme-auteur se manifestait comme le phénomène le plus rare et le plus isolé, vingt années avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses sentiments, flétrît en George Sand «l'ambition populacière qui aspire aux sentiments généreux».
Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de plumes féminines saurait retenir son attention: le passage du fait individuel au phénomène collectif lui serait un suffisant témoignage, quant à l'intérêt d'un mouvement qui mobilise des forces correspondantes à celles dont la société se trouve travaillée. Car c'est ici que nous touchons au point central de notre effort, celui où les conclusions du moraliste viennent se déduire logiquement de l'enquête du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de vue littéraire, le philosophe de Franckfort aurait tôt fait de déblayer le terrain, de renvoyer à leurs magazines celles qui brassent des besognes en contribuant pour leur bonne part à ce que Sainte-Beuve appelait déjà, voici cinquante années, l'industrie littéraire. Mais une fois terminé ce premier travail éliminatoire, quand il aurait, de son clair regard d'observateur, fouillé l'âme de chacune en plongeant ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sondé les reins et ausculté les cœurs de celles qui représentent une valeur, quel serait son diagnostic? Je vous le demande et me le demande à moi-même en tentant de le reconstituer.
Point de génie sans doute, si l'on entend par là le jaillissement spontané d'une âme qui, grâce à la puissance de ses moyens d'expression, ne trouve d'image adéquate que dans les forces de la nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son premier jugement, quand il parle «d'œuvre complète et originale dans les Beaux-Arts». Mais que de talent dépensé et comment demeurer insensible, si l'on connaît la tradition française, à tant d'art mis en œuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnaître en celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes initiées? Ici, en effet, l'impartialité du juge se complique et s'affaiblit de l'indulgence du maître pour des disciples en qui il retrouve un miroir à ses plus chères doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance: avoir conçu, en s'en créant un premier titre à la gloire, une métaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation désenchantée de ses exigences physiologiques; en avoir déduit, dans une langue aussi claire qu'impérieuse, des servitudes qui s'imposent à l'humanité suivant la rigueur implacable de l'antique destinée... puis rencontrer soudain dans l'œuvre rapprochée de cinq auteurs femmes qui n'eurent guère entre elle que ce point commun, je ne dis pas seulement la confirmation, mais une manière d'hymne enthousiaste à vos plus solides croyances, n'est-ce pas là de quoi brouiller le meilleur regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne?
Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidité première qui fit son indépendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes femmes qui spontanément lui viennent rendre hommage et s'avouent ses disciples en rendant témoignage à son œuvre, n'a point entamé sa liberté d'appréciation. A son tour il s'incline devant cette saisissante faculté d'assimilation, et la souplesse de talents qui, tout en continuant la meilleure tradition de notre génie latin, gardent pourtant leur accent propre. Il s'étonne qu'une même poussée de sève ait produit ces fleurs rares à la lumière du jour. Mais dans le même instant qu'il en admire l'éclat et qu'il en respire le parfum, il démêle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas éblouir, il ne perd pas un instant la tête. Je l'aperçois même qui prépare sa volte-face et opère son mouvement de retraite. Toutes les concessions qu'il a faites comme écrivain, il va revenir sur elles, comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonné comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intérêt supérieur. J'ai beau faire, je ne puis m'empêcher d'entendre ses conclusions: les voici, brièvement résumées, avant même que nous les développions: La Femme littéraire est un monstre, au sens latin du mot. Elle est un monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent notre monde moderne.
Voici, je pense, comment pourrait s'édifier un raisonnement qui n'apparaît pas seulement celui que tiendrait le philosophe de Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs déductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'idée spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces hiérarchisées entre elles suivant un plan inéluctable, on aboutit à ce principe: Tout être doit se développer dans l'ordre de ses tendances, et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au dépens de sa destinée personnelle, c'est encore pour le plus grand dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme l'universel principe de solidarité des forces qui établit un rapport de mutuelle dépendance entre chaque mouvement individuel, si bien qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur le voisin, par un jeu de tous points identique à celui des flots de la mer, où nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le visage réagissant sur la courbure la plus proche et collaborant par là à l'immensité du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus hautement symbolique que je sache de la loi de solidarité, son premier mérite n'est-il pas de substituer sa vertu éducatrice à ce que l'idée toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux d'intérêts en conflit et de puissances rivales que représente une société, quel est le rôle, quelle est la mission de la femme? Notre seul instinct suffit à les préciser: ils sont tout de création et de conservation.
Prenons-la dès sa petite enfance, pour observer dans l'œuf les traits primordiaux que la Nature en elle déposa, comme le germe d'où sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord embryonnaires, mais non moins précis pour cela, composeront plus tard sa décisive personnalité. Voyez ce groupe d'enfants où se trouvent confondus les deux sexes! Tandis que les garçons se dépensent en généreux efforts, déjà les filles ne livrent qu'une partie d'elles-mêmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intérêt s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah! que les mots sont donc étroits, et dans leur brutale précision expriment insuffisamment les nuances dont se compose une âme humaine, fût-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais, sous le fait que nos yeux constatent, qui dira l'intention cachée, le trait inconscient qui n'en est que plus fort, par où le psychologue fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie, dites-vous. Je le veux bien, mais plutôt encore: besoin de plaire, première esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage rendu par l'instinct à sa destination future, au rôle, au rôle unique que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans les propos que le vulgaire traite de puérils, et, pour ma part, j'aime à la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les allées d'un jardin public qui, par ses prolongements sur l'âme féminine, vaut à mon sens les plus médullaires légendes de Gavarni: «Maman, soupire-t-elle à sa mère qui la tient encore par la main, repassons, dans cette allée.—Pourquoi, mon enfant?—Parce qu'il y a une dame qui a dit que j'étais jolie!»
Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison d'exister. Depuis les époques lointaines où ce leur était l'unique moyen d'échapper à la mort en écartant, par l'éveil du désir, les brutalités du mâle primitif, jusqu'aux temps d'extrême civilisation où ce devint leur meilleur gage de domination sur le citoyen policé, elles ne poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont à préparer les armes qui assureront leur pouvoir. D'où leur propension aux larmes... les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: «C'est leur sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs miracles...» les larmes, à propos desquelles un évêque, qui dans la pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la psychologie féminine, faisait cette observation: «Les petites filles aiment tant à pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant un miroir pour jouir doublement de leur état.» Faut-il insister sur ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre à ravir un psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de dédoublement de l'âme féminine. La voyez-vous, la fille d'Ève? elle pleure et se regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rôle et prépare ses effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il faut encore les étudier par le détail pour saisir l'infinité de leurs nuances.