Qui donc a prétendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux d'hommes peut-être, qu'ils boursoufflent et tuméfient. Mais elles, savent-elles pas s'arrêter à temps pour en dégager une séduction? C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractérise le charme de Cléopâtre, et partant, de toute femme qui obéit à son instinct: «Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle faisait d'une défaillance une beauté.» Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont liés ensemble, comme un effet à sa cause. C'est pour elles la part sérieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destinée en dépend et qu'il n'y a rien de plus sérieux pour l'être que d'accomplir sa destinée. D'où leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les petites filles ont la terreur d'êtres moquées, car elles sentent déjà que c'est la suprême atteinte au prestige par où elles s'imposeront.

Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prédominance affective et son corollaire, la passionnalité, où nous allons trouver les puissances de création et de conservation que la nature lui assigna comme rôle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la Sablière disait d'elle: «Elle n'a jamais pensé, elle n'a fait que sentir.» Paradoxe évident, où il nous fait voir l'exagération du mot qui s'ingénie à souligner une vérité. Corrigeons ce qu'il y a d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie née de l'abstrait. Quand elle pense, c'est toujours à travers sa sensibilité, à l'état secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre moitié du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'où le succès de la littérature d'imagination qui n'est pas près de disparaître ni même de diminuer, tant que les femmes composeront une moitié de ce monde. Il n'y faut voir qu'une conséquence de cette personnalité au sujet de laquelle Fénelon observe: «Un défaut bien plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner même pour les choses les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur cœur pour l'une ou contre l'autre.»

Ah! celui-là connaissait bien un sexe pour qui l'idée de justice toute nue correspond précisément à l'abstraction ennemie de sa nature, et tellement hostile à son tempérament qu'elle aime mieux la négliger de parti pris que d'y plier les prédilections de son cœur.

Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier âge, la parfaite unité de constitution mentale chez celle dont la vie a ce double but: créer, conserver. Petite fille, déjà nous la voyons qui mime son rôle, puisqu'à vrai dire le sens de sa destinée tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle quête l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'élection amoureuse, et l'étreinte dont elle presse sur son cœur le hochet de bois qui figure sa maternité à venir. C'est bien le rôle qu'elle répète dans la coulisse avant de revêtir le costume et de passer à l'avant-scène. Plus tard en effet les circonstances multiples de la vie individuelle se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en définitive, il pourra se ramener à ces éléments essentiels. Un vague instinct lui révéla que, pour sa tâche de création, la Nature exige la dualité des sexes, et plus tard le regard passionné de l'amante ne sera que l'affirmation consciente du sentiment qui cherche à fixer ce que le premier regard de la petite fille s'était appliqué à conquérir. Car il ne suffit pas de créer; encore faut-il conserver, et ce geste est encore plus expressif de l'âme féminine, qui enserre de ses bras et presse sur sa poitrine la tête de celui qui assurera la durée du foyer.

Tous les instincts de la Femme vont donc spontanément à cette forme de conservatisme social qui d'avance accepte une hiérarchie de forces à laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorité virile: elle la demande, elle la requiert de tout son amour, forme inséparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir subsister aux premiers âges. Il faut voir un expressif symbole, et de qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la brebis blanche Desdemone vers le bélier noir Othello. Ce n'est pas seulement notre amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images rapprochées. N'a-t-on pas toujours observé que les plus faibles et les plus femmes inclinaient à l'amour des plus robustes et des plus virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux êtres, en se rapprochant, cherchent à se compléter l'un l'autre. Certains y verront une suite de la tendance ancestrale à laquelle la Femme fut redevable de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas opérée la sélection indispensable à la race. C'est, en tout cas, le principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous: la sexualité, de ce conservatisme social qui d'avance accepte l'autorité, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages d'une durée correspondante à son besoin de fixité.

Tel est donc le type normal. Créer, Conserver... ce sont les deux termes où vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mères, nos sœurs, nos amantes et nos épouses. Si puissante l'unité de constitution mentale qui les régit, que cherchons en chacune les mêmes traits fondamentaux, diversifiés seulement dans le détail par les exigences de notre nature subordonnée elle-même à la volonté de vie qui se perpétue par elles. J'admire à quel point nous restons, suivant la féconde pensée du philosophe de Franckfort, les instruments aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant à ses lois, car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalité, on ne fait que marquer par là une prédilection métaphysique, et elle n'en demeure pas moins l'unique régulatrice de nos destinées. Qui de nous voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lèvres le baiser d'amour préludant à la fusion des êtres, qui d'entre nous voudrait d'une femme en qui il ne retrouvât pas quelques-unes des vertus essentielles admirées chez sa mère, chez ses sœurs! L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente vers les qualités qui lui paraissent le plus sûr gage de sa durée, assez semblable à celui du citoyen qui participe à la vie de la nation, dont il se sent un membre actif et responsable.

Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous les instincts de la Femme, envisagée comme type normal et continuatrice de la vie. Il répond aux besoins intimes de l'homme qui la veut perpétuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de garanties ou de forces qui ne se sont guère modifiées depuis que le monde se développe en sociétés organisées, et auxquelles il paraît bien, d'après de récentes expériences, que l'on aura du mal à trouver des suppléantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales, authentiques soutiens de la société? Ce sont l'Ordre, reposant tout entier sur le principe d'autorité, qui maintient entre les divers membres du groupe, comme entre les pièces d'un organisme savamment assemblées, les rapports de dépendance et de hiérarchie propres à assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'être individuel, comme un composé d'instincts bons et mauvais, entre lesquels se poursuit une lutte sans trêve, les uns conservateurs, les autres destructeurs de la personnalité, répondant de façon frappante d'ailleurs à cette théorie biologique de la Phagocytose, ou lutte entre les bons et mauvais microbes qui constituent l'être physique et rivalisent entre eux pour la destruction ou la durée de celui-ci... La Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'idée kantienne, perçue bien avant Kant, de la relativité de la connaissance, propose l'hypothèse d'une Destinée supra-terrestre, laquelle peut seule donner un sens à la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins, assise même de l'ordre social, sur laquelle durant tant de siècles s'appuya l'édifice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier soutien de cet ordre compromis: «On peut évaluer son apport dans nos sociétés modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'elle y entretient d'honnêteté, de bonne foi et de justice.»

Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce sera la Femme de lettres, telle que nous la propose, en groupement serré, la production contemporaine. Si j'atteins à l'établir, j'aurai terminé mon effort de synthèse, en recomposant le monstre. Mais déjà les éléments épars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas édifiants? Dès l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se révèle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons concevoir dans l'ordre privé excellente épouse, mère accomplie, puis démentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je renonce à en chercher l'ultime raison, laissant ce soin à des psychologues plus pénétrants ou plus patients que moi, et me contente de grouper mes conclusions.

Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les héros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres d'une même famille avec qui vous fîtes individuellement connaissance, et qui se trouvent maintenant à portée de votre main. Quelle ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur énergie nous les avons vus démentir et repousser les instincts conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation exclusive, qu'elle est devenue la Divinité devant laquelle elles s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne à établir une hiérarchie dans nos appétits, comme la morale à exalter les uns et à rabaisser les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'être?

Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en ceci: les Droits de la passion. Nul plus que nous ne les saurait admettre, à une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un contrepoids nécessaire. Évidemment l'adultère n'est pas près de disparaître, la plus riche matière littéraire où s'exerça et continuera de s'exercer utilement l'imagination des écrivains, pour en dégager des conflits propres à passionner l'intérêt. Mais ce sera précisément à raison de ces luttes où sont engagées les destinées de l'âme, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices, qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'œuvre de la Littérature d'imagination ne prennent leur relief à nos yeux que par l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que consacra le recul des années, la Femme de trente ans par exemple ne garde son prestige littéraire, que dans la phase morale si je puis dire, celle où l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les mouvements de la passion[13]. Mme Bovary elle-même, dont toute une génération fit un symbole d'immortalité, connaît également la lutte, puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'après avoir cherché un refuge au confessionnal et s'être heurtée aux insuffisances du prêtre incompétent. Qui sait ce qu'il fût advenu d'elle, si le pauvre curé Bournisien avait sympathisé avec ses angoisses, et ne lui avait somme toute fait la réponse: Puisque vous êtes malade, pourquoi n'allez-vous pas trouver votre mari?...