On n'a jamais rien pris à la nature avec les mains, que pour combler les cuisines et les herbiers, les ménageries et les musées d'histoire naturelle. Les choses ainsi dérobées à la nature—seules réalités objectives, pourtant, sur lesquelles tous les témoins soient d'accord—entre nos mains s'altèrent, se transforment vite et nous font peu d'honneur. Quel Diogène a dit des lions volés au désert que nous sommes leurs domestiquer et non pas leurs propriétaires? et la mort ne tarde pas à nous les reprendre. Elle ne les reprendra pas au peintre qui sut les peindre, c'est lui le seul dompteur.

La Nature ne nous livre que des Symboles: le sens qu'elle prend en nous, la sensation, le sentiment, l'idée que nous avons d'elle. Nous ne la possédons que par ce détour et c'est de ces fictions qu'est faite notre réalité. Mais le substrat, le prétexte de ces fictions, est inépuisable, eucharistique: nous pouvons communier tous à sa richesse infinie; pour tous diversement, pour chacun pleinement, la Nature est toujours significative.

Or, l'Art—qui est dans la Nature—participe à ce divin caractère Comme elle, contemplé, il rayonne. Selon la variété des esprits il se multiplie. Le musicien peut susciter le peintre, comme les murmures de la forêt ont suscité le musicien.

L'Art réalisé peut être pour moi la Nature: elle a, seulement, déjà pris dans une âme conscience de soi.

De Tahiti son peintre rapporte des feuilles de tamaris où se seraient flétries les belles syllabes de ce mot? une poignée de sable? une femme vivante? le soleil? le rêve qu'il en eut, avec ses yeux, avec son esprit, avec son coeur: Tahiti recréée par son intelligence et sa sensibilité, telle qu'au cours de deux années de travail heureux il parvint à la comprendre, puis à la transcrire dans un art rigoureusement harmonique, riche de rappels, d'échos, d'analogies, de correspondances. Ce paysage te garantit l'authenticité de ce visage et ce rocher te jure que voici bien la mer. L'"invention", dont tu te défies, c'est l'âme de l'oeuvre, le souffle de sa vie, le mouvement qui fait l'unité supérieure de ses éléments, la chaleur fluide qui manquerait aux feuilles coupées. Cette invention, qui procède à l' imitation de la Nature, la grande inventrice! fut influée d'elle dans l'esprit de l'artiste. Voici de l'eau qui ne tarira pas, voici des feuilles qui seront toujours vertes. Voici Tahiti, délicieuse et condamnée, comme elle est.

Voici Tahiti VRAIE, c'est à dire: FIDÈLEMENT IMAGINÉE.

Une querelle encore, je la devine, et pour en finir avec ces préliminaires (qui touchent parfois au fond):

—Après le droit de transposition il faudrait légitimer, plus délicat, le droit de parti-pris. On ne contesterait que, dans cette rencontre de deux—dirai-je?—" sociétés ", la nôtre et "celle" de Tahiti, le peintre donne à la sauvagerie tahitienne ses préférences et le suffrage, solennellement, de son admiration. De quoi, permettez, rire, sans plus davantage s'attarder à ce jeu d'un goût rare.

—Au prix seulement d'une intime et entière familiarité avec l'objet de son oeuvre l'artiste peut faire sa révélation: point de telle union sans sympathie profonde. Et, à cet objet, sans l'élan d'une sympathie première ou quelque pressentiment, l'artiste fût-il jamais venu? Sympathies, admirations, même préférences, pour la beauté du décor, au moins, enchanté: tu les comprends. Que sur cette scène merveilleuse, et parce que le visage des acteurs est moins pâle que le tien, banal ou vil soit le drame joué, tu le décides? Hésite! Souffre qu'un autre ait d'autres pensées, fondées en études et en méditations. Cet autre-ci, las de décadence occidentale, s'est épris des grandes floraisons végétales et humaines de là bas; il a donné son respect aux splendeurs d'autrefois, sa piété à l'agonie présente.

Je ne le défends pas. Je sens, par lui peut-être et par son oeuvre, comme lui. Et rêverais-je devant cette occasion d'être heureux sans espérance—le thème—d'enchaîner à l'opération d'un art celle d'un autre art et une seconde à la première épiphanie, si je n'étais, moi aussi, épris de cette sauvagerie fastueuse et de toute cette beauté vivante dans la symphonie peinte—et vivante dans ma pensée?