_L'Aroaï tonnait dans la nuit du déluge,
Inaccessible et seul, phare, temple, refuge,
Parmi l'horreur de l'épouvantable marée,
Et, lui dédiant leurs âmes désespérées,
Quelques uns, les meilleurs de tes fils, race impie,
Race oublieuse du vrai chemin de la vie,
Atteignirent la Cime et purent voir encore
Sur l'abîme des eaux se lever les aurores.

Bientôt recommença la coutumière extase:
Lumière! Amour! Bientôt le seuil fleuri des cases
Sonna du rire clair des enfants. L'Ile Heureuse
Respirait à nouveau la lumière amoureuse,
Et du sommet sacré les Dieux veillaient sur elle.
Car elle fut durant de longs âges fidèle,
Et, gravissant aux jours marqués la cime rude,
Aux Invisibles de la haute solitude
Les générations longtemps, selon le rite,
Versèrent le flots des libations prescrites.
Vint le crime et vint la peine.

Ceux qu'on oublie,
Les Dieux se sont vengés sur ta gloire, abolie,
Race défaite, race réduite et captive,
Et tu ne mires sur l'enchantement des rives
Que l'indolence d'un sourire nostalgique
Où le ressouvenir de ta grandeur tragique,
Écrit en traits d'inaltérable orgueil, demeure.

Qu'attends-tu, sachant la fatalité de l'heure
Et que les Dieux trahis ignorent l'indulgence?

Ah! reconquiers ton vieil honneur dans leur vengeance!
Hors du temps lâche qui lentement te décime,
Bondis jusque vers l'éternité de la Cime
Qui tonne encore comme en la nuit de l'antique
Désespoir, et plus haut que le flux méphitique
De l'injure, de l'esclavage, de la honte,
Retourne à tes Dieux, race expirante: remonte!_

Ces derniers vers, hier l'actualité, aujourd'hui l'Histoire les souligne d'une singulièrement émouvante coïncidence.

La fière race maorie n'a pas attendu nos conseils pour se résoudre à l'héroïsme du suicide, et si elle ne remonte pas, littéralement, à la Montagne du Sacrifice, si elle accepte le mode, plus moderne, de la fusillade, c'est tout de même à la mort qu'elle va, pour l'amour de son propre et national idéal, et c'est donc à ses Dieux qu'elle retourne.

Tel, du moins, l'exemple de grandeur que donna au monde—mais la presse là-dessus soigneusement fit le silence—la population de Raïatéa, l'une des Iles-sous-le-vent.

Les spécialistes qui dirigent notre "expansion coloniale", ayant décidé d'annexer à nos possessions océaniennes ce petit groupe d'îles, usèrent d'abord, humainement, des moyens diplomatiques. Mais ils commirent une lourde faute en confiant ce soin au nègre qui gouvernait Tahiti, Lacascade.

Celui-ci envoya à Raïatéa un messager, qui réussit, par la ruse, à amener sur la plage le chef de l'île, accompagné de chefs subalternes. A peine étaient-ils en vue que, du navire de guerre qui attendait à distance le résultat de cette première tentative, on dépêchait à terre des embarcations armées, tandis que, sur le navire-même, on braquait en sourdine les canons.