—Ah! peut-être à l'ombre du manguier colossal!
Ma race aussi fut grande, et elle affirmait, simplement, par des oeuvres, la vertu de son coeur et de sa tête. La gloire fleurissait comme dans son jardin dans les yeux de mes ancêtres, ayant au trésor de leur pensée son germe inépuisable.
Bien que le divin soleil—de qui tout est venu, à qui tout retournera—ne leur prodiguât pas ses plus vives flammes, on était heureux à l'ombre des maisons élevées par mes très anciens ancêtres: chaque jour une fête, délicieuse ou tragique, fleurant la bonne odeur du sang et de l'amour, et aux moindres soins de la vie la Beauté présidait, sans qu'on épargnât rien pour l'atteindre et pour la retenir.
Mais les avares héritiers de ces Magnifiques, avec la passion de l'extase héroïque et du sacrifice, perdirent l'art de séduire la Beauté. Ils entassèrent dans des coffres solides les richesses conquises par les vaillants des vieux jours et, sans honte, se réduisirent, pour le quotidien de vivre, à de faux semblants d'honneur et d'amour, ainsi qu'aux produits anonymes, hideux et durables, de quelle industrie! Ils furent sans tristesse, trouvant dans leur sottise-même, dans les complications vaines de leurs destinées et dans les mensonges dont était tissée leur pensée, des motifs de rire inconnus jusqu'alors. Autour d'eux, pourtant, la terre s'attrista.
Dans un climat où les vraies fleurs ne jaillissent guère que du cerveau des hommes, il n'y eut plus de fleurs puisque l'humanité n'en produisait plus, et puisqu'elle avait caché celles de jadis dans l'herbier dur des coffres, Et quand je voulus, pour les rafraîchir et les renouveler, et pour qu'à leur aspect s'allumât dans tous les yeux le désir d'un autre printemps, les agiter dans l'air, ces fleurs de passé, et dans la lumière, je vis qu'elles avaient été corrompues et changées, ô momies devenues! déshonorées par la nuit, ô dérisoires fleurs maintenant de papier! par la nuit poudreuse des coffres-forts,—et que mes contemporains sont avares et jaloux de pourriture actuelle destinée à la purification prochaine du feu—de qui tout est venu, à qui tout retournera—pourriture actuelle et future cendre…
Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes…
Est-ce le passé qui me poursuit? Dans mes yeux l'empreinte est-elle ineffaçable, des choses subies?—Les revoilà!
C'est de toutes habitudes fuies et de vieux désespoirs, c'est de haines et d'amours abolies, c'est de mes propres fautes, fanées! et des torts de chacun, ah! fanés! c'est de tout le passé que sont faits les fantômes accroupis aux pierres du nouveau chemin. Jusqu'aux remords vrais, avec des airs, empruntés, de regrets, évoquant les visages aimés, laissés, et leurs larmes! Jusqu'aux triomphes sanglants, ces gestes de menteuse gloire, et ce qu'il en reste de cicatrices à l'orgueil! Et la lassitude! Et les lassitudes! Et ce dégoût final d'entendre et de voir qui fit qu'en partant on crut s'évader: tout le passé ressuscite à ces dehors connus, usés, caducs, rancis, de fausses joies et de vains labeurs,—ici!
Une ville! Argent, Bureaux: une ville! Casernes, Tavernes, Hôpitaux,
Prisons: une ville! Filles: une ville!
Et la sereine antiquité du ciel sur tout cela, du ciel où j'ai vu luire aux profondeurs le reflet d'un secret perdu,—sur les habitudes, sur les mensonges, sur les turpitudes, ici comme là bas!—Et, ici comme là bas, j'aurai l'effroi de voir, par les fenêtres du matin, après le jour et la nuit, après la veille et le sommeil, après le lucre et le stupre, des mains de servantes, indolemment, par les fenêtres du matin, dans la rue agiter avec les linceuls du jour et de la nuit la poussière des sept péchés.