La civilisation s'en va de moi, peu à peu.
Je commence à penser simplement, à n'avoir que peu de haine pour mon prochain,—mieux: à l'aimer.
J'ai toutes les jouissances de la vie libre—animale et humaine. J'échappe au factice, à la convention, à l'habitude. J'entre dans le vrai, dans la nature. Avec la certitude d'une suite de jours pareils au jour présent, aussi libres, aussi beaux, la paix descend en moi, je me développe normalement et je n'ai plus de préoccupations vaines.
Un ami m'est venu.
Il m'est venu de lui-même, et je puis avoir, ici, la certitude qu'il n'a obéi, en venant à moi, à aucun bas mobile d'intérêt.
C'est un de mes voisins, un jeune homme très simple et très beau.
Mes images coloriées, mes travaux dans le bois l'ont intrigué, mes réponses à ses questions l'ont instruit. Pas un jour qu'il ne vienne me regarder peindre ou sculpter…
Après si longtemps, j'ai plaisir encore au ressouvenir des sentiments vrais et réels que j'éveillais dans cette nature vraie et réelle.
Et le soir, quand je me reposais de ma journée, nous causions. Il me faisait des questions de jeune sauvage curieux des choses européennes, surtout des choses de l'amour, et plus d'une fois ses questions m'embarrassèrent.
Mais ses réponses étaient bien plus naïves encore que ses questions.