Un jour, je lui mis dans les mains mes outils et un morceau de bois: je voulais qu'il s'essayât à sculpter. Interloqué, il me considéra d'abord en silence, puis il me rendit le bois et les outils en me disant, avec simplicité, avec sincérité, que, moi, je n'étais pas comme tout le monde, que je pouvais des choses dont les autres hommes étaient incapables, que j'étais utile aux autres.

Je crois bien que Jotéfa est le premier homme au monde qui m'ait tenu ce langage,—ce langage de sauvage ou d'enfant, car il faut être l'un des deux, n'est-ce pas, pour s'imaginer qu'un artiste soit—un homme utile.

Il arriva que j'eus besoin, pour mes projets de sculpture, d'un arbre de bois de rose. Je voulais un fût plein et large.

Je consultai Jotéfa.

—Il faut aller dans la montagne, me dit-il. Je connais, à un certain endroit, plusieurs beaux arbres. Si tu veux, je te conduirai. Nous abattrons l'arbre qui te plaira et nous l'apporterons à nous deux.

Nous partîmes de bon matin.

Les sentiers indiens, à Tahiti, sont assez difficiles pour un Européen, et aller dans la montagne exige, même des naturels, un effort auquel ils ne se décident pas sans nécessité.

Entre deux montagnes qu'on ne pourrait gravir, deux hautes et droites murailles de basalte, se creuse une fissure où serpente l'eau parmi des blocs de rochers. Les infiltrations ont détaché du flanc de la montagne ces blocs pour livrer passage à une source; la source, en devenant ruisseau, les a poussés, cahotés, puis entreposés un peu plus loin: le ruisseau les y reprendra, plus tard, quand il se fera torrent, et les roulera, les charriera jusqu'à la mer. De chaque côté de ce ruisseau, fréquemment accidenté de véritables cascades, un semblant de chemin à travers des arbres pêle-mêle, arbres à pain, arbres de fer, pandanus, bouraos, cocotiers, hibiscus, goyaviers, fougères monstrueuses, toute une végétation folle et s'ensauvageant toujours davantage, s'emmêlant, se nouant, en un fouillis toujours plus inextricable à mesure qu'on remonte vers le centre de l'Ile.

Nous allions, tous les deux nus, avec le paréo blanc et bleu à la ceinture, la hache à la main, traversant maintes fois le ruisseau pour profiter d'un bout de sentier que mon guide semblait percevoir par l'odorat plutôt que par la vue, tant les herbes, les feuilles et les fleurs, en s'emparant de l'espace, jetaient sur le sol de splendide confusion.

Le silence était complet, on dépit du bruit plaintif de l'eau dans les rochers, un bruit monotone, une plainte si douce, si faible,—accompagnement de silence.