Avant l'aube, une nuit, je m'orientai donc vers l'Aroraï.
Près de deux heures durant, je pus suivre un sentier qui longeait la rivière de Punaru, Mais ensuite je fus, à plusieurs reprises, obligé de traverser la rivière. De chaque côté, les murailles de la montagne s'élevaient, toutes droites, appuyées jusqu'au milieu de l'eau, comme sur des contre-forts, sur d'énormes quartiers de rochers.
Force me fut, en définitive, de continuer mon voyage en pleine rivière. J'avais de l'eau tantôt jusqu'aux genoux, tantôt jusqu'aux épaules.
Entre les deux murailles, qui, d'en bas, m'apparaissaient étonnamment hautes et très resserrées à leur sommet, le soleil, en plein jour, pointait à peine. A midi, dans le ciel ardemment bleu, je distinguais le scintillement des étoiles.
Vers cinq heures, le jour baissant, je commençais à me préoccuper de l'endroit où je passerais la nuit, quand j'aperçus, à droite, un hectare de terrain presque plat, où poussaient pêle-mêle les fougères, les bananiers sauvages et les bouraos. J'eus la chance de trouver quelques bananes mûres. A la hâte, je fis un feu de bois pour les cuire et ce fut mon repas.
Puis, tant bien que mal, au pied d'un arbre sur les basses branches duquel j'avais entrelacé des feuilles de bananier pour m'abriter en cas de pluie, je me couchai.
Il faisait froid et ma traversée dans l'eau me laissait grelottant.
Je dormis mal.
Mais je savais que l'aube ne tarderait pas et que je n'avais rien à craindre des hommes ni des animaux. Il n'y a ni carnassiers ni reptiles, à Tahiti. Les seuls "fauves" de l'Ile sont des porcs qui, lâchés dans la forêt, s'y sont multipliés en pleine sauvagerie. Tout au plus pouvais-je craindre qu'ils vinssent m'écorcher les jambes; je passai à mon poignet la corde de ma hache.
La nuit était profonde. Impossible de rien distinguer, sauf, tout près de ma tête, une sorte de poussière phosphorescente qui m'intriguait singulièrement. Je souris en pensant aux contes des Maories sur les Tupapaüs, ces esprits méchants qui s'éveillent avec les ténèbres pour tourmenter les hommes endormis. Leur capitale est au coeur de la montagne, que la forêt environne d'éternelles ombres. Là, ils pullulent, et leurs légions s'accroissent sans cesse des esprits de tous les morts.