Je fus touché par les années
Avant que par ta main cruelle!
Vois: les sévères destinées
M'ont meurtri de leurs fortes ailes.

Vois: la fin de l'Arbre est prochaine
Et le crime était inutile,
Vois: c'est un mourant que ta haine,
Enfant sacrilège, mutile.

Vois! la pitié du temps oublie
Le vieux, l'unique, le suprême
Témoin de forêts abolies:
O fils de l'aube, fais de même!

J'étais la bonté de la terre
Aux jours heureux de tes ancêtres,
Ecoute le vieux solitaire
Demander grâce aux nouveaux maîtres.

Ecoute et vois: mille ans de gloire
Consacrent mes tremblantes branches.
Respecte les ramures noires
Comme les chevelures blanches.

Tes pères à mon ombre auguste
Sont nés. Jeune homme à la main rude.
Du fond de leur tombeau ces justes
Maudissent ton ingratitude.

Mon abri leur fut tutélaire
Quand les nuages étaient sombres;
Dans la chaleur des heures claires
Ils aimaient dormir à mon ombre.

L'amour y commença le rêve
Que la science y vint poursuivre
Et c'est aux sources de ma sève
Qu'ils ont bu l'ivresse de vivre.

Car l'homme à l'arbre qu'il torture
Doit la paix, la force et la joie.
C'est moi le mât et la toiture!
C'est moi dans l'âtre qui flamboie!

J'attire sur moi la tempête
Et, Muse tour à tour et Mire,
J'inspire les chants du poète
Et l'air guérit que je respire.