A mes dépens, en quelque sorte, et sur ma propre personne, je vérifiais ainsi le profond écart qui sépare une âme océanienne d'une âme latine, et particulièrement d'une âme française. L'âme maorie ne se livre pas tout de suite. Il faut beaucoup de patience et d'étude pour arriver à la posséder. Encore, même alors qu'on croit la connaître à fond, vous déconcerte-t-elle brusquement par les "sautes" les plus imprévues. Mais, tout d'abord, c'est l'Enigme elle-même, ou plutôt une série indéfinie d'énigmes. Au moment où l'on croyait la saisir, elle est loin, inaccessible, incommunicable, enveloppée de rire et de changement. Puis, quand elle veut, elle se rapproche, pour échapper encore dès qu'on lui laisse voir la moindre apparence de certitude. Et, pendant qu'intrigué de ses dehors vous cherchez sa vérité intime sans penser à jouer un personnage, elle vous examine avec une tranquille assurance, du fond de son perpétuel rire et de cette insouciante légèreté, moins réelle qu'apparente, peut-être.

Pour mon compte, je renonçai tôt à des calculs qui m'empêchaient de jouir de ma vie. Je me laissai vivre, simplement, attendant de la suite des jours, avec confiance, les révélations que les premiers instants me refusaient.

Une semaine s'écoula ainsi, pendant laquelle je fus d'une "enfance" qui m'était à moi-même inconnue.

J'aimais Téhura et je le lui disais, ce qui la faisait rire: elle le savait bien!

Elle semblait, en retour, m'aimer, et ne me le disait point:—mais quelquefois, la nuit, des éclairs sillonnaient l'or de la peau de Téhura….

Le huitième jour—il me semblait que nous venions d'entrer pour la première fois ensemble dans ma case—Téhura me demanda la permission d'aller voir sa mère, à Faoné. Chose promise.

Je me résignai tristement, et, nouant dans son mouchoir quelques piastres pour qu'elle pût payer les frais du voyage et porter du rhum à son père, je la conduisis à la voiture publique.

J'eus le sentiment d'un adieu sans retour.

Les jours qui suivirent furent pénibles. La solitude me chassait de ma case et les souvenirs m'y rappelaient. Je ne pouvais fixer ma pensée à aucune étude…

Une semaine encore s'écoula, et Téhura revint.