Alors commença la vie pleinement heureuse. Le bonheur et le travail se levaient ensemble, avec le soleil, radieux comme lui. L'or du visage de Téhura inondait de joie et de clarté l'intérieur du logis et le paysage alentour. Elle ne m'étudiait plus, je ne l'étudiais plus. Elle ne me cachait plus qu'elle m'aimait, je ne lui disais plus que je l'aimais. Nous vivions tous deux si parfaitement simples!
Qu'il était, bon, le matin, d'aller nous rafraîchir dans le ruisseau voisin,—comme faisaient, j'imagine, au Paradis, le premier homme et la première femme!
Paradis tahitien, navé navé fénua,—terre délicieuse!
Et l'Eve de ce paradis se livre de plus en plus, docile, aimante. Je suis embaumé d'elle: noa noa! Elle est entrée dans ma vie à son heure. Plus tôt, je ne l'aurais peut-être pas comprise, et plus tard, c'eût été bien tard. Aujourd'hui, je la comprends comme je l'aime, et par elle je pénètre enfin dans des mystères qui, jusqu'ici, me restaient rebelles. Mais, pour l'instant, mon intelligence ne raisonne pas encore mes découvertes, je ne les classe pas dans ma mémoire. C'est à ma sensibilité que Téhura confie tout ce qu'elle me dit. C'est dans mes sensations et dans mes sentiments que je retrouverai, plus tard, ses paroles inscrites. Elle me conduit ainsi, plus sûrement que je n'y pourrais parvenir par toute autre méthode, à la pleine compréhension de sa race,—par l'enseignement quotidien de la vie.
Et je n'ai plus conscience des jours et des heures, du mal, du bien. La bonheur est si étranger au temps qu'il en supprime la notion. Je sais seulement que tout est bien, puisque tout est beau.
Et Téhura ne me trouble pas du tout, quand je travaille ou quand je rêve. D'instinct, alors, elle se tait. Elle sait très bien quand elle peut me parler sans me déranger,—et nous causons d'Europe et de Tahiti, et de Dieu, et des Dieux. Je l'instruis. Elle m'instruit.
Je fus obligé d'aller pour un jour à Papeete.
J'avais promis de revenir le soir même; mais la voiture que je pris me laissa à moitié route, je dus faire le reste à pied et il était une heure du matin quand je rentrai.
En ouvrant la porte, je m'aperçus avec un serrement de coeur que la lumière était éteinte. La chose n'avait pourtant rien de surprenant; nous ne possédions, pour le moment, que très peu de luminaire, et la nécessité de renouveler notre provision avait compté parmi les motifs de mon absence. Mais je tressaillis d'une brusque sensation d'appréhension, de défiance, que je pris pour un pressentiment: sûrement, l'oiseau s'était envolé…
Vite, je frottai des allumettes et je vis…