En second lieu, selon les conclusions du dialogue de Téfatou avec Hina, l'homme et la terre périssent, tandis que la lune et l'espèce qui l'habite se perpétuent. Si nous nous rappelons qu'Hina représente la matière,—en qui, selon le proverbe scientifique, "tout se transforme et rien ne périt,"-nous penserons que le vieux sage maorie, l'auteur de cette légende, en savait là-dessus autant que nous. La matière ne périt pas, c'est à dire qu'elle ne cesse pas d'avoir ses qualités sensibles. L'esprit, au contraire, et cette "matière spirituelle", la lumière, subissent des intermittences: il y a la nuit, il y a la mort, où se ferment les yeux, de qui semblaient irradier les clartés qu'ils réfléchissaient.—L'esprit, ou la plus haute manifestation actuelle de l'esprit, c'est l'homme: "L'homme mourra… Il mourra pour ne pas revivre… Et l'homme dut mourir."—Mais quand l'homme et la terre, ces fruits de l'union de Taaroa avec Hina, auront péri, Taaroa, lui, est éternel, et nous sommes avertis que la matière, Hina, continuera d'être: c'est donc, avec nécessité, qu'éternellement en présence l'Esprit et la Matière, la lumière et l'objet qu'elle s'est déjà réjouie d'éclairer, seront sollicités par le désir mutuel d'une nouvelle union, d'où naîtra un nouvel "état" de l'évolution infinie de la vie.

L'évolution!… L'unité de substance!… Qui se fût attendu à rencontrer, dans la pensée de ci-devant cannibales, les témoignages d'une si haute culture? J'ai pourtant conscience de ne rien ajouter à la vérité.

Il est vrai que Téhura ne se doutait guère de ces abstractions; elle s'obstinait à voir dans les étoiles filantes des tupapaüs errants, des génies en détresse. Dans le même esprit que ses ancêtres, et comme ceux-ci pensaient que le ciel est Taaroa en personne, que les Atuas nés de Taaroa sont à la fois des Dieux et des corps célestes, elle attribuait aux étoiles la sensibilité humaine. Je ne sais en quoi ces imaginations poétiques gêneraient les progrès de la science la plus positive. Je ne sais jusqu'à quel point la science la plus élevée les réprouverait…

A d'autres points de vue, et pour en finir avec le dialogue de Téfatou et d'Hina, il serait susceptible d'autres interprétations.—Le conseil de la lune, qui est femme, serait le conseil dangereux de la pitié aveugle, de la faiblesse sentimentale: la lune et les femmes, expressions (dans la conception maorie) de la matière, ignoreraient que la mort seule garde les secrets de la vie.—La réponse de Téfatou serait l'arrêt rigoureux, mais prévoyant et désintéressé, de la sagesse suprême qui sait que les manifestations individuelles de la vie actuelle devront s'évanouir devant un plus grand être, pour qu'il vienne, et se sacrifier à lui, pour qu'il triomphe.

Bien plus bas, mais avec une portée poignante encore, cette réponse aurait le sens d'une prophétie nationale: un grand esprit des anciens jours aurait étudié, mesuré la vitalité de sa race, pressenti dans son sang des germes de mort, sans plausible salut, sans possible renaissance, et il disait: Tahiti mourra, elle mourra pour ne pas renaître.

Téhura parlait avec une sorte de religieux effroi de cette secte, ou société secrète, qui avait gouverné les Iles à l'époque féodale: la société des Aréoïs.

A travers les discours confus de l'enfant, je démêlai les souvenirs laissés par une institution redoutable, singulière, je devinai une tragique histoire, pleine de crimes augustes, mais difficile à pénétrer, et défendue des curieux par la vertu d'un secret bien gardé.

Quand Téhura m'eut dit à ce sujet ce qu'elle savait, je m'informai de toutes parts.

Voici l'origine légendaire de l'illustre Société.

Oro, fils de Taaroa, et, après son père, le plus grand des Dieux, résolut un jour de se choisir une compagne parmi les mortelles.