Oro pourrait bien être quelque Brahmine errant, qui apporta dans les Iles de la Réunion—quand? …—la doctrine de Brahma (dont j'ai déjà signalé des traces dans la religion océanienne).
A la clarté de cette doctrine, le génie maorie s'éveilla. Les esprits capables de comprendre se reconnurent entre eux et s'associèrent, pour pratiquer—à l'écart, naturellement, du vulgaire—les rites ordonnés. Plus éclairés que les autres hommes de leur race, ils prirent bientôt en main le gouvernement religieux et politique des Iles, s'arrogèrent d'importantes prérogatives et fondèrent une féodalité très forte qui fut, dans l'histoire de l'Archipel, la période la plus glorieuse.
Bien qu'ils ne semblent pas avoir connu l'écriture, les Aréoïs étaient vraiment savants. Ils passaient des nuits entières à réciter, mot à mot, scrupuleusement, d'antiques "Paroles des Dieux" dont le texte, maintenant fixé, ne pourrait être traduit qu'au prix d'un travail assidu de plusieurs années. Ces paroles des Dieux, dont ils étaient les dépositaires uniques, auxquelles il ne leur était permis d'ajouter que des commentaires, donnaient aux Aréoïs la sécurité d'un centre intellectuel, l'habitude de la méditation, l'autorité d'une mission surhumaine, un prestige enfin qui courbait autour d'eux toutes les têtes.
Il y a, dans notre moyen âge féodal et chrétien, des institutions, et le lecteur les nomme, analogues à celle-là; je n'en sais point de plus simplement formidable que cette compagnie religieuse et guerrière, ce concile permanent et en armes, rendant des arrêts au nom des Dieux, détenant la toute-puissance, disposant de la vie et de la mort.
Les Aréoïs enseignaient que les sacrifices humains sont agréables aux Dieux et sacrifiaient eux-mêmes, dans les maraës, tous leurs enfants sauf le premier-né: ce rite sanglant était symbolisé par les sept cochons de la légende, qui sont tous mis à mort, sauf le premier, le "cochon sacré".
Ne nous hâtons pas de crier à la sauvagerie. Cette obligation barbare, à laquelle tant d'autres peuplades primitives se sont soumises, avait des causes profondes, d'ordre social, d'intérêt général. Chez des races très prolifiques, comme fut autrefois la race maorie, le développement illimité de la population menaçait son existence-même, nationale et privée. Sans doute, la vie, dans les Iles, était facile, et il ne fallait pas à chacun beaucoup d'industrie pour y trouver le nécessaire. Mais le territoire, très restreint, et qu'environnait la mer immense, la mer infranchissable aux frêles pirogues, se fût bientôt dérobé sous les pieds d'un peuple sans cesse multiplié.
La mer n'eût plus donné assez de poisson, la forêt assez de fruit. La famine n'eût pas tardé, qui a toujours eu, et dans tous les pays du monde, pour conséquence l'anthropophagie.—Pour s'épargner le meurtre de l'homme, les Maories se résignèrent au sacrifice de l'enfant. Remarquons-le, du reste, l'anthropophagie avait déjà pénétré dans les moeurs quand les Aréoïs intervinrent: c'est pour la combattre en en détruisant les causes et c'est à un peuple d'anthropophages qu'ils imposèrent l'infanticide. On peut donc dire, bien que le côté sinistrement comique de l'observation soit de nature à réjouir quelque vaudevilliste, que l'infanticide constituait un notable adoucissement des moeurs. Il fallut, sans doute, aux Aréoïs, une extraordinaire énergie pour réaliser ce progrès; ils n'y parvinrent qu'en se grandissant, aux yeux du peuple, de toute l'autorité des Dieux.
L'infanticide fut, en outre, pour la race, un moyen puissant de sélection. Ce terrible droit d'aînesse, qui était le droit-même à la vie, maintint dans le peuple l'intégrité de la force, en le préservant des produits maladifs d'un sang épuisé. Elle nourrit aussi, dans tous ces enfants de la jeunesse, le sens d'une fierté inaltérable. C'est celte force première et c'est la dernière fleur de cette fierté que nous admirons encore dans les produits suprêmes d'une grande race expirante.
Enfin, le spectacle constant, la fréquentation assidue de la mort était un austère et vivifiant enseignement. Les guerriers y apprenaient le mépris de la douleur et la nation tout entière y trouvait le bénéfice d'une intense émotion qui la défendait contre l'engourdissement tropical, qui la suscitait des langueurs de la sieste perpétuelle. Le fait historique est que, du jour où fut abrogée la loi du sacrifice, les Maories commencèrent à décliner et finalement perdirent toute vitalité morale et toute fécondité physique.—Si cela n'est pas la cause de ceci, du moins la coïncidence reste inquiétante.
Et peut-être, plus haut encore, les Aréoïs avaient-ils compris la vertu profonde, la nécessité symbolique du Sacrifice…