II
Or, voici que le cri des victimes s'est tu,
Et voici que partout, dans les langueurs de l'Ile,
Coeurs de mâles et flancs de femmes sont stériles.
La prudence, la peur et l'épargne ont tari
Le sang dont le sommet sacré n'est plus fleuri
Et qui stagne aux longs bords des siestes énervantes.
Et la vieille Forêt, dont la sève fervente
Prodigue éperdument ses flots insoucieux—
Palmiers fins dont le front frémit au bord des cieux,
Tamaris, hibiscus, fougères gigantesques,
Lianes sinuant leurs souples arabesques.
L'arbre de rose et le manguier qui chargent l'air
D'un faste d'ombre et de parfum, l'arbre de fer,
Le santal odorant dont l'écorce étincelle,
Et toute la Forêt généreuse, où ruisselle
En nappes d'ombres par les lourdes frondaisons
Et s'évapore en amères exhalaisons
La puissante liqueur de l'éternelle vie,
La Forêt douloureuse et la Forêt ravie,
Où la nature naît, meurt et renaît sans fin,—
Dénonce et blâme avec le tumulte divin
De l'amour la folie et le crime de l'homme,
Qui, de ses pâles jours lâchement économe,
Et corrompu d'orgueils interdits aux mortels,
S'empoisonne du sang qu'il dérobe aux autels!
III
_Vers la cime à jamais déserte et diffamée,
Où ne s'exhale plus la féconde fumée
Du sang, vers le lieu mort ou régnèrent les Dieux,
Où l'homme pria, seuls font les arbres pieux,
De leurs rameaux légers agités par la brise,
Un geste d'encensoir vaste qui s'éternise.
Vers le rivage ému de frissons argentés
Rit et chante, aime et dort toute une humanité
Puérile, ingénue, oublieuse, frivole,
Rayonnante au soleil, comme les vagues molle.
Et jouissant du jour tant qu'il luit.—Iméné!
Glas de la vie! Echo du passé profané!
Chant immémorial de gaîté démentie
Par la menace de très haut appesantie!_
IV
_Les Dieux sont mort, et Tahiti meurt de leur mort.
Le soleil autrefois qui l'enflammait l'endort
D'un sommeil désolé d'affreux sursauts de rêve,
Et l'effroi du futur emplit les yeux de l'Eve
Dorée: elle soupire en regardant son sein,
Or stérile scellé par les divins desseins.
Les Dieux sont morts.—Mais quand, sur son char de ténèbres,
Le Soir, pourpre d'amours et de meurtres célèbres,
Apparaît, pourchassant le Soleil furieux.
Du fond de leur tombeau se relèvent les Dieux
Qui, sur la cime, en un formidable concile,
Durant toute la nuit demeurent, immobiles,
Les bras dardés vers la mer. Et, du haut du mont,
Par milliers vers la grève essaiment les démons,
Tupapaüs, esprits des morts, larves cruelles,—
Qui, dans l'étroite case, en repliant leurs ailes,
Vers la couchette où la peureuse ne dort pas,
Se glissent, froids frôleurs, et chuchotent tout bas:
C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir!
Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont élue.
C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir!
Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.