Ni trop tôt, ni trop tard, j’allai réveiller Vincent. La journée fut consacrée à mon installation, à beaucoup de bavardages, à de la promenade pour être à même d’admirer les beautés d’Arles et des Arlésiennes dont, entre parenthèse, je n’ai pu me décider à être enthousiaste.

Dès le lendemain nous étions à l’ouvrage; lui en continuation et moi à nouveau. Il faut vous dire que je n’ai jamais eu les facilités cérébrales que les autres sans tourment trouvent au bout de leur pinceau. Ceux-là débarquent du chemin de fer, prennent leur palette et, en rien de temps, vous campent un effet de soleil. Quand c’est sec cela va au Luxembourg, et c’est signé Carolus Duran.

Je n’admire pas le tableau mais j’admire l’homme...

Lui si sûr, si tranquille.

Moi si incertain, si inquiet.

Dans chaque pays, il me faut une période d’incubation, apprendre chaque fois, l’essence des plantes, des arbres, de toute la nature enfin, si variée et si capricieuse, ne voulant jamais se faire deviner et se livrer.

Je restai donc quelques semaines avant de saisir clairement la saveur âpre d’Arles et ses environs. N’empêche qu’on travaillait ferme, surtout Vincent. Entre deux êtres, lui et moi, l’un tout volcan et l’autre bouillant aussi, mais en dedans il y avait en quelque sorte une lutte qui se préparait.

Tout d’abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me choquait. La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce gâchis, un tout rutilait sur la toile; dans ses paroles aussi. Daudet, de Goncourt, la Bible brûlaient ce cerveau de Hollandais. A Arles, les quais, les ponts et les bateaux, tout le midi devenait pour lui la Hollande. Il oubliait même d’écrire le hollandais et comme on a pu voir par la publication de ses lettres à son frère, il n’écrivait jamais qu’en français et cela admirablement avec des tant que quant à à n’en plus finir.

Malgré tous mes efforts pour débrouiller dans ce cerveau désordonné une raison logique dans ses opinions critiques, je n’ai pu m’expliquer tout ce qu’il y avait de contradictoire entre sa peinture et ses opinions. Ainsi, par exemple, il avait une admiration sans bornes pour Meissonier et une haine profonde pour Ingres. Degas faisait son désespoir et Cézanne n’était qu’un fumiste. Songeant à Monticelli il pleurait.

Une de ses colères c’était d’être forcé de me reconnaître une grande intelligence, tandis que j’avais le front trop petit, signe d’imbécillité. Au milieu de tout cela une grande tendresse ou plutôt un altruisme d’Évangile.