Dès le premier mois je vis nos finances en commun prendre les mêmes allures de désordre. Comment faire? la situation était délicate, la caisse étant remplie modestement par son frère employé dans la maison Goupil; pour ma part en combinaison d’échange en tableaux. Parler: il le fallait et se heurter contre une susceptibilité très grande. Ce n’est donc qu’avec beaucoup de précautions et bien des manières câlines peu compatibles avec mon caractère que j’abordai la question. Il faut l’avouer, je réussis beaucoup plus facilement que je ne l’avais supposé.
Dans une boîte, tant pour promenades nocturnes et hygiéniques, tant pour le tabac, tant aussi pour dépenses impromptu y compris le loyer. Sur tout cela un morceau de papier et un crayon pour inscrire honnêtement ce que chacun prenait dans cette caisse. Dans une autre boîte le restant de la somme divisée en quatre parties pour la dépense de nourriture chaque semaine. Notre petit restaurant fut supprimé et un petit fourneau à gaz aidant, je fis la cuisine tandis que Vincent faisait les provisions, sans aller bien loin de la maison. Une fois pourtant Vincent voulut faire une soupe, mais je ne sais comment il fit ses mélanges. Sans doute comme les couleurs sur ses tableaux. Toujours est-il que nous ne pûmes la manger. Et mon Vincent de rire en s’écriant: «Tarascon! la casquette au père Daudet.» Sur le mur, avec de la craie, il écrivit:
Je suis Saint-Esprit.
Je suis sain d’esprit.
Combien de temps sommes-nous restés ensemble? je ne saurais le dire l’ayant totalement oublié. Malgré la rapidité avec laquelle la catastrophe arriva; malgré la fièvre de travail qui m’avait gagné, tout ce temps me parut un siècle.
Sans que le public s’en doute, deux hommes ont fait là un travail colossal utile à tous deux. Peut-être à d’autres? Certaines choses portent leur fruit.
Vincent, au moment où je suis arrivé à Arles, était en plein dans l’école néo-impressionniste, et il pataugeait considérablement, ce qui le faisait souffrir; non point que cette école, comme toutes les écoles, soit mauvaise, mais parce qu’elle ne correspondait pas à sa nature, si peu patiente et si indépendante.
Avec tous ses jaunes sur violets, tout ce travail de complémentaires, travail désordonné de sa part, il n’arrivait qu’à de douces harmonies incomplètes et monotones; le son du clairon y manquait.
J’entrepris la tâche de l’éclairer ce qui me fut facile car je trouvai un terrain riche et fécond. Comme toutes les natures originales et marquées au sceau de la personnalité, Vincent n’avait aucune crainte du voisin et aucun entêtement.
Dès ce jour mon Van Gogh fit des progrès étonnants; il semblait entrevoir tout ce qui était en lui et de là toute cette série de soleils sur soleils, en plein soleil.
Avez-vous vu le portrait du poète?