Durant mon séjour à Pont-Aven, il y avait un maître de port et garde-pêche, Breton de l’endroit, marin en retraite, maître d’armes breveté de cette fameuse école de Joinville-le-Pont. D’accord avec lui nous installâmes une petite salle d’armes, ce qui, malgré le bon marché, lui faisait des petits bénéfices dont il était très satisfait. C’était d’ailleurs un brave garçon, assez bon tireur mais inintelligent comme tireur et comme professeur. Il n’entendait en rien la science des armes. Tout cela lui était entré par entêtement et force exercices.

Dès le premier jour, je vis que ce pauvre garçon avait des jambes très courtes: aussi je m’amusais entre temps, moi qui suis grand et bien jambé, à lui tromper les distances de sorte que malgré sa finesse de main, il n’arrivait jamais qu’à quelques centimètres du but. Je lui en parlai et cela parut être de l’hébreu. Le pauvre garçon heureusement n’était pas fier et je devins quelque temps son professeur pour bien des choses. Ainsi je lui fis donner des leçons en faisant comme je l’ai dit plus haut, c’est-à-dire en contrecarrant l’élève à la leçon par des parades autres que celles annoncées.

Au bout de quelque temps nous eûmes un excellent professeur, et les élèves firent de rapides progrès.

Tromper les distances. Il est évident que si vous vous disposez à attaquer, il faut sans qu’on s’en aperçoive, par des allongements de bras et un certain piétinement, être le plus près possible de l’adversaire, les coudes au corps. De cette façon, le bras en s’allongeant, traîtreusement, c’est-à-dire au fur et à mesure de ses mouvements, touche le but sans avoir recours aux jambes. De même dans le cas contraire votre bras doit être allongé, vous devez être penché légèrement en avant; de cette façon vous avez pour vous toute la longueur de bras et une certaine distance que vous gagnez en reprenant la position droite.

Avec les maîtres d’armes de l’armée on ne doit faire assaut que très tard, c’est-à-dire quand l’élève est découragé. Au civil, presque dès le début, le professeur termine la leçon par une leçon d’assaut en faisant certaines invites à la valse, certaines incorrections, tout cela très doucement pour qu’en aucun cas, l’élève prenne l’habitude de bafouiller. Comment je vous ai fait une pression et vous n’avez pas dégagé? Comment je vous ai paré avec une opposition et vous avez essayé de doubler? Comment après avoir doublé mon contre, j’ai essayé de changer de ligne et vous n’avez pas dédoublé (doublez, dédoublez)... ainsi de suite. L’élève ainsi intéressé dès le début apprend la science des armes, s’habitue dès le début à appliquer la leçon dans un assaut et fait de très rapides progrès sans pour cela se fatiguer comme un acrobate.

Les différents assauts qu’on donne à Paris tous les ans sont la preuve de ce que je viens de dire, car on voit des maîtres d’armes battus par des civils qui ont dix fois moins d’exercices qu’eux.

De la tête, toujours de la tête...

Notre excellent professeur de Pont-Aven fut très étonné lorsqu’un beau jour d’automne il nous arriva dans la salle une paire d’épées, un cadeau d’un élève américain, qui avait pas mal de galette.

Là encore faisant l’assaut avec le professeur, je lui fis voir que c’était un jeu différent.

Certainement il faut toujours étudier à fond les armes avec le fleuret c’est là la grande base; mais il faut appliquer en duel cette science tout autrement.