Qu’il y ait, en ces peintures, exacte reproduction au nom de la réalité exotique, peu me chaut. Gauguin se servit de ce cadre inouï pour y localiser son rêve, et quel plus favorable décor impollué encore par nos mensonges de civilisés! Mais de ces figures humaines, de ces flores ardentes, l’irréel et le merveilleux se dégagent aussi bien et mieux que des chimères ou attributs mythologiques de tels autres. Il fut de mode alors, de se pâmer de rire au scandale de ces anatomies vraiment par trop simiesques et si peu vivantes! devant ces paysages verticaux qui ne s’aèrent pas de suffisante perspective. Pouvait-on déformer ainsi la nature? Et l’on invoqua à plaisir l’habituelle eurythmie de la plastique grecque, de la peinture italienne. Mais outre qu’il serait facile de rappeler l’art égyptien, le japonais, le gothique qui tinrent peu de compte de ces lois soi-disant imprescriptibles, l’école hollandaise, en pleine floraison du classique, démontra, certes, que le laid aussi saurait être esthétique. Il conviendrait donc de laisser à la porte les préjugés de nos Académies avec leurs lignes convenues, leurs décors clichés, leur rhétorique de torses, si l’on veut apprécier justement cet art étrange.
Tant que l’art plastique, d’accord en cela avec l’art littéraire et la métaphysique, se cantonne en son domaine strict de définition formelle et objective: immémorialiser les traits du héros ou du bourgeois, illustrer tel paysage, rendre sensibles et distinctes les forces naturelles ou supérieures, cela fut bien et ne pouvait être que par un ensemble de lignes préconçues, traduisant cette catégorie d’idéal. Nous eûmes alors les Discoboles, les Vénus génitrix, les Apollons au geste harmonieux, les madones de Raphaël, etc... qui peuplent nos musées et que déshonorent les incohérentes dissertations des professeurs en esthétique. Mais aujourd’hui qu’une vie plus subtile de la pensée a pénétré les diverses manifestations créatrices, le point de vue anecdotique et spécial cède la place au significatif et au général. Un torse gracieux, un pur visage, un paysage pittoresque, nous apparaissent comme les efflorescences magnifiques et multiformes d’une même force inconnue et indéfinissable en elle-même, mais dont le sentiment s’affirme irrésistiblement à notre conscience. L’artiste nous intéressera donc par une vision tyranniquement imposée et circonscrite, si harmonieuse soit-elle par sa vertu suggestive, propre à aider l’essor imaginatif ou comme décorateur de notre rêve, ouvrant une porte nouvelle sur l’infini et le mystère.
Gauguin, mieux que tout autre, jusqu’ici, nous paraît avoir compris ce rôle du décor suggestif. Il procède éminemment par raccourci de traits, par synthèse d’impressions. Chacun de ses tableaux est une idée générale, sans que, pourtant n’y soit observé assez de réalité formelle pour solliciter la vraisemblance. Et en nulle œuvre d’art ne s’extériorise mieux la concordance constante de l’état d’âme et du paysage si lumineusement formulée par Baudelaire.
S’il nous représente la jalousie, c’est par un incendie de roses et de violets où la nature entière semblait participer comme être conscient et tacite; si l’eau mystérieuse jaillit pour des lèvres altérées d’inconnu, ce sera dans un cirque aux teintes étranges, tels les flots d’un breuvage diabolique ou divin, on ne saurait. Ailleurs, un irréel verger offre ses flores insidieuses au désir d’une Ève édénique dont le bras se tend peureusement pour cueillir la fleur du mal, tandis que susurre sur ses tempes le battement des ailes rouges de
Les ailes sont lourdes. Le tout est primitif
Non dépourvues de Sentiment.
la Chimère. Puis, c’est la forêt luxuriante de vie et de printemps: des passagers s’y dessinent, lointains en le calme fortuné de leur insouciance, des paons fabuleux y font rutiler leurs plumes de saphir et d’émeraude: mais s’interpose la cognée fatale du bûcheron qui frappe les branchages, et derrière lui un mince filet de fumée s’élève, qui avertit du transitoire destin de cette fête. Là, en des paysages légendaires, se dresse, hiératique et formidable, l’idole: et le tribut des végétations rejaillit en laves de couleurs sur son front, et d’idylliques enfants chantent sur la flûte pastorale le bonheur infini des édens, tandis qu’à leurs pieds s’apaisent comme les génies du mal qui veillent, les héraldiques chiens rouges, charmés. Plus loin, un vitrail lumineux de riches fleurs végétales et humaines; son enfant divin à l’épaule, une apparition auréolée de femme, devant laquelle deux autres joignent les mains parmi les fleurs, au geste d’un séraphin d’où s’exhalent, ainsi que d’un calice miraculeux, les paroles mystiques. Flore surnaturelle qui prie et chair qui fleurit, sur le seuil indécis du conscient et de l’inconscient.