Toutes ces toiles et les autres encore, sur lesquelles même remarque peut être instituée, dénote assez, chez Gauguin, la corrélation intime du thème et de la forme. Mais l’harmonisation savante de couleurs, surtout, y est significative et parachève le symbole. Les tons se fondent ou s’opposent en dégradations qui chantent comme une symphonie aux chœurs multiples et variés et jouent leur rôle vraiment orchestral.
Traitée ainsi, la couleur, qui est vibration, de même que la musique, atteint ce qu’il y a de plus général et, partant, de plus vague dans la nature: sa force intérieure. Il était donc logique, dans l’état actuel du sentiment esthétique, qu’elle envahît peu à peu la place du dessin, dont l’utilité suggestive passe désormais au second plan.
Et ici, se précise le but où tendent les divers arts et quasi le lieu de leur rencontre: édifier la cité future de la vie spirituelle, dont la poésie qui est état d’âme serait le geste ordonnateur, la musique, l’atmosphère et la peinture, le décor merveilleux. En effet, les essais épars, tentés jusqu’ici, ne signifient rien, s’ils ne sont les ébauches premières et comme la divination de cette ère de construction idéale. L’humanité sent plus ou moins obscurément que son état actuel de réalité besogneuse et quotidienne n’est que transitoire; et le craquement sourd des vieilles formes sociales est l’indice significatif de cette impatience à établir enfin, après la sécurité des instincts de nutrition, le jeu désintéressé d’une vie cérébralement sensitive.
En son enfance émerveillée au mirage nouveau des choses elle situa, parmi les lianes inextricables de ce monde extérieur, les palais enchantés où règnent les fées. Puis vint la période d’abstraction où se formulèrent les méthodes scientifiques riches en divisions, classifications et catégories de toute sorte. Chaque objet fut pris à part, étudié, pesé, disséqué, défini. Fier de sa dialectique, l’Esprit humain en vint à la considérer en elle-même et, sophistiquement, à la croire, comme fit Kant, seule réelle. Mais l’illusion dura peu. Des penseurs hautains rejetèrent loin d’eux ce vain instrument, dont la stérilité est comparable à celle d’une machine qui fonctionne à vide. Les mystiques déjà, pour leur compte ne trouvant point en cette sécheresse des syllogismes la satisfaction du sentiment, s’étaient rejetés vers l’extase comme voie plus directe de connaissance et plus sûre. Mais, outre que cet état est peu accessible aux âmes vulgaires, et, dangereux vertige, la passivité contemplative laisse sans objet toute la part d’action qui est en nous.
L’art, tel qu’il est considéré aujourd’hui, l’art orphique semble donc de venir à point pour succéder à la faveur des modes discursifs de la pensée discrédités et nous conduire à la belle conquête, lui qui attendrit les fauves et fait se mouvoir en cadence harmonieuse les môles informes. L’art, en effet, symbolise avec la nature, étant création: et cette création équivaut à une idée, puisque créer, c’est comprendre. Il renferme donc en lui le trait d’union du conscient et de l’inconscient. D’où il est permis d’espérer que, par un processus analogue à l’intuition de Schelling, qui entrevit le vrai, se formulera une sorte d’agnosticisme esthétique, magnifiant l’Olympe suprême de nos rêves, dieux ou héros.
Entre tous autres, la peinture est l’art qui préparera les voies en résolvant l’antinomie du monde sensible et de l’intellectuel. Et, en présence d’une œuvre telle que celle de Gauguin, on se prend à imaginer quelque des Esseintes, non le maniaque gâteux que nous savons, collectionneur de bibelots inanes, pourvoyeur d’hystéries ou artificier chinois, mais bellement intellectuel qui de libre fantaisie édifierait la haute lice de ses rêves. Les fresques lumineuses d’un Gauguin y figureraient le paysage mural, où chanteraient en mystère les symphonies d’un Beethoven ou d’un Schumann, tandis que les paroles sacrées des lyrismes scanderaient solennellement la légende spirituelle de l’odyssée humaine.
A. Delaroche.
Les crevettes roses.
(Avant.) Hiver 86.
La neige commence à tomber, c’est l’hiver; je vous fais grâce du linceul, c’est simplement la neige. Les pauvres gens souffrent. Souvent les propriétaires ne comprennent pas cela.