Déjà sur le navire, quelques jours de marche et il commence à connaître ce monde colonial qu’il ne soupçonnait pas.

Oh! les délices de vivre en troupe sous une férule avec la sécurité de la pâtée et la possible auréole d’une palme!

Remy de Gourmont.

Tous les jours, brillants festins, longues tables de mets succulents: un officier préside chaque table.

«Maître d’hôtel! qu’est-ce que c’est que cela: croyez-vous que je sois habitué à manger une pareille nourriture. Le gouvernement paye et j’en veux pour mon argent. Chez lui l’employé déjeune avec deux sous de figues et un sou de radis. Le dimanche la salade et une trempette dans le vinaigre rehaussé d’ail, à bord c’est différent, on est en congé et aux frais de la princesse on veut gobeloter en grognant.»

Palais délicats de ruffian, souvent mari complaisant: des enfants en veux-tu en voilà, boutonneux, scrofuleux, tout le portrait de leurs parents; déjà marqués du sceau de la médiocrité: bienfaits de l’instruction publique et obligatoire.

A travers le grand Océan un navire vient de toucher la terre et c’est un îlot qui n’est pas marqué sur la carte. Trois habitants cependant: un gouverneur, un huissier et un marchand de tabac avec timbres-poste. Déjà!!!

Ah! lecteurs, vous croyez que c’est commode de trouver un coin tranquille à l’abri des méchants. Pas même l’île du docteur Moreau: pas même la planète de Mars. On vient de s’en apercevoir depuis que les Marsiens (histoire de venger les Boërs) sont descendus à Londres afin d’organiser la panique de tous ces braves Anglais.

Arrivée à Tahiti. Les voyageurs pour le retour changent de train. L’arrivée doit une visite (inénarrable le chapeau Gibus), le gouverneur, les balayeurs aussi. On susurre... finalement mais gracieusement, on vous demande: «Avez-vous de l’argent?»

Ne vous désespérez pas cependant: le soir arrive et vous allez enfin goûter l’oubli de la civilisation. Au centre du petit square un petit kiosque à peine suffisant pour contenir tous les membres de la Société philharmonique et les lampions allumés, charmante musique moderne, vous enchantent. Avisant un employé à casquette qui distribue des billets pour les chevaux de bois, vous vous méprenez et vous demandez votre billet d’omnibus Madeleine-Bastille. Toujours distrait, vous prenez place dans un véhicule traîné par des chevaux de bois. Ça tourne, ça tourne encore. Ce n’est pas la Bastille. Erreur!! c’est Tahiti.