On se méprend complètement.

L’indigène marquisien n’est point un gaillard terrible; c’est même au contraire un homme intelligent et tout à fait incapable de ruminer une méchanceté. Doux à en être bête et timoré envers tout ce qui commande. On dit qu’il a été anthropophage et l’on se figure que c’est fini: c’est une erreur. Il l’est toujours, sans férocité: il aime la chair humaine comme un Russe aime le caviar, comme un Cosaque aime la chandelle. Demandez à un vieillard endormi s’il aime la chair humaine et réveillé cette fois, l’œil brillant, il vous répond avec une douceur infinie: «Oh! que c’est bon.»

Naturellement il y a quelques exceptions, mais tellement exceptionnelles qu’elles inspirent à tous les autres une grande terreur.

A propos du vieux Père Orans qui est mort, il y a fort peu de temps, je me suis laissé raconter une histoire qui va peut-être vous intéresser. Le missionnaire, père Orans, jeune alors, s’en allait gaillardement sur le sentier vers un district où il avait affaire; il fut suivi par quelques mauvais diables, les exceptions dont je viens de parler, qui décrétèrent que le missionnaire était tout à fait à point pour être mangé. Et ils se préparaient à exécuter leur dessein lorsque le Père Orans qui avait l’oreille fine se retourna subitement, et avec beaucoup de sang-froid leur demanda ce qu’ils désiraient. L’un d’eux intimidé comme tous demanda s’il avait des allumettes pour allumer sa pipe. Le missionnaire sortit de sa poche une grosse lentille et avec le bord de sa soutane il fit du feu. Étonnés de la puissance du Blanc, ils s’inclinèrent respectueusement, mais la lentille devint la propriété de l’indigène.

Une autre histoire, celle-là beaucoup plus récente.

Un jeune homme américain, séduit par les femmes probablement, débarqua de son navire et resta aux Marquises. Il était installé dans un district de Hivatroa et forcé par la nécessité essaye de faire un peu de commerce pour le compte des autres. Il eut un jour la malheureuse idée de revenir d’Atuana avec un sac de piastres visiblement attaché sur le pommeau de la selle. La nuit était proche: il disparut.

Les soupçons se portèrent immédiatement sur un Chinois, et comme en toutes choses le gendarme est un malin, il dit: c’est lui, et cela suffit. Ce n’est que 3 mois après, c’est-à-dire 3 courriers, que la justice revint à Papeete avec le Chinois et quelques témoins. Naturellement le Chinois fut acquitté d’emblée.

Ce mot naturellement demande une explication.

C’est d’ailleurs la règle aux Marquises quand il s’agit d’un crime. Le gendarme fait son instruction, la tête creuse et toujours à côté, quels que soient les avertissements des hommes intelligents d’alentour. Le juge d’instruction arrive longtemps après et son opinion devient aussitôt semblable à celle du gendarme. D’ailleurs, la mesure n’est pas commode aux Marquises.

Les indigènes ont pour règle de baser leur conduite sur la terreur que leur inspirent les méchants. Un seul qui ne se conformerait pas à la règle serait aussitôt condamné à mourir. Le crime commis, tout le monde le sait; mais devant la justice, personne ne sait rien.