S’il y a un homme qui cherche peu à passer pour un artiste c’est bien celui-là; il l’est tellement. Et puis il déteste toutes les livrées, même celle-là.
Il est très bon, mais spirituel il passe pour être rosse.
Méchant et rosse. Est-ce la même chose?
Un jeune critique qui a la manie d’émettre une opinion, comme les Augures prononcent leurs sentences, a dit: «Degas, un bourru bienfaisant!» Degas un bourru! Lui qui dans la rue se tient comme un ambassadeur à la cour. Bienfaisant! c’est bien trivial. Il est mieux que cela.
Degas avait autrefois une vieille bonne hollandaise, relique de famille, qui, malgré cela, ou peut-être, à cause de cela, était insupportable. Elle servait à table; Monsieur ne causait pas. Les cloches de Notre-Dame de Lorette devenaient assourdissantes et elle de s’écrier: «C’est toujours pas pour votre Gambetta qu’elles sonneraient comme ça.»
Ah! je vois ce que c’est. Bourru. Degas se défie de l’interview. Les peintres cherchent son approbation, lui demandent son appréciation et lui, le bourru, le rosse, pour éviter de dire ce qu’il pense, vous dit très aimablement: «Excusez-moi, mais je ne vois pas clair, mes yeux...»
En revanche, il n’attend pas que vous soyez connu. Chez les jeunes, il devine, et lui le savant ne parle jamais d’un défaut de science. Il se dit (assurément plus tard il saura) et vous dit tel un papa comme à moi au début: «Vous avez le pied à l’étrier.»
Parmi les forts, personne ne le gêne.
Je me souviens aussi de Manet. Encore un que personne ne gênait. Il me dit autrefois ayant vu un tableau de moi (au début...) que c’était très bien, et moi de répondre avec du respect pour le maître: «Oh! je ne suis qu’un amateur.» J’étais en ce temps employé d’agent de change et je n’étudiais l’art que la nuit et les jours de fête.
«Que non, dit Manet... Il n’y a d’amateurs que ceux qui font de la mauvaise peinture.» Cela me fut doux.