Un des premiers tableaux connus de Degas c’est un magasin de coton. Pourquoi le décrire: voyez-le plutôt, et surtout voyez-le bien et surtout ne venez pas nous dire: «Nul ne sut mieux peindre le coton.» Il ne s’agit pas de coton, pas même de cotonniers.
Lui-même le sut si bien qu’il passa. D’autres exercices, mais déjà les défauts s’affirmaient, imprimaient leur marque et on put voir que jeune il était un maître. Bourru déjà. Peu visibles les tendresses des cœurs intelligents.
Élevé dans un monde élégant, il osa s’extasier devant les magasins de modistes de la rue de la Paix, les jolies dentelles, ces fameux tours de main de nos Parisiennes pour vous torcher un chapeau extravagant. Les revoir aux Courses campés crânement sur des chignons et des pardessus ou pour mieux dire à travers tout cela un bout de nez mutin au possible.
Et s’en aller le soir pour se reposer de la journée à l’Opéra. Là, s’est dit Degas, tout est faux, la lumière, les décors, les chignons des danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement, arabesques de toutes sortes. Que de force, de souplesse et de grâce, à un certain moment le mâle intervient avec série d’entrechats, soutient la danseuse qui se pâme. Oui elle se pâme, ne se pâme qu’à ce moment-là. Vous tous qui cherchez à coucher avec une danseuse n’espérez pas un seul instant qu’elle se pâmera dans vos bras. C’est pas vrai: la danseuse ne se pâme que sur la scène.
Les danseuses de Degas ne sont pas des femmes. Ce sont des machines en mouvement avec de gracieuses lignes prodigieuses d’équilibre. Arrangées comme un chapeau de la rue de la Paix avec tout ce factice si joli. Les gazes légères aussi se soulèvent et l’on ne songe pas à voir les dessous, pas même un noir qui dépare le blanc.
Les bras sont trop longs à ce que dit le monsieur qui le mètre à la main calcule si bien les proportions. Je le sais aussi, en tant que nature morte. Les décors ne sont pas des paysages, ce sont des décors. De Nittis en a fait aussi et c’était beaucoup mieux.
Des chevaux de course, des jockeys, dans des paysages de Degas.
Très souvent des haridelles montées par des singes.
Dans tout cela il n’y a pas de motif: seulement la vie des lignes, des lignes, encore des lignes. Son style c’est lui.
Pourquoi signe-t-il. Nul n’en a moins besoin que lui.