Mais n’anticipons pas et revenons à notre ville de Lima. A Lima en ce temps, ce pays délicieux, où il ne pleut jamais, le toit était une terrasse et les propriétaires étaient imposés de la folie, c’est-à-dire que sur la terrasse se trouve un fou attaché par une chaîne à un anneau et que le propriétaire ou locataire doit nourrir d’une certaine nourriture de première simplicité. Je me souviens qu’un jour, ma sœur, la petite négresse et moi, couchés dans une chambre dont la porte ouverte donnait sur une cour intérieure, nous fûmes réveillés et nous pûmes apercevoir juste en face, le fou qui descendait l’échelle. La lune éclairait la cour. Pas un de nous n’osa dire un mot, j’ai vu et je vois encore le fou entrer dans notre chambre, nous regarder puis tranquillement remonter sur sa terrasse.
Une autre fois je fus réveillé la nuit et je vis le superbe portrait de l’oncle pendu dans la chambre. Les yeux fixes, il nous regardait et il bougeait.
C’était un tremblement de terre.
On a beau être très brave, et même très malin, on tremble avec le tremblement de terre. Il y a là une sensation commune à tout le monde et que personne nie l’avoir ressentie.
Je le sus plus tard quand je vis en rade d’Iquique une partie de la ville s’effondrer et la mer jouer avec les navires comme des balles maniées par une raquette.
Je n’ai jamais voulu être franc-maçon, ne voulant faire partie d’aucune Société par instinct de liberté ou défaut de sociabilité. Je reconnais pourtant l’utilité de cette institution quand il s’agit des marins; car sur cette même rade d’Iquique, je vis un brick de commerce, traîné par un très fort raz de marée, forcé d’aller se briser sur les rochers. Il hissa au haut des mâts son guidon de franc-maçon et de suite une grande partie des navires sur rade lui envoya des embarcations pour le remorquer à la bouline. Par suite il fut sauvé.
Ma mère aimait à raconter ses gamineries à la Présidence, entre autres.
Un officier supérieur de l’armée qui avait du sang indien dans les veines s’était vanté d’aimer beaucoup le piment.
Ma mère, à un dîner où cet officier était invité, alla commander aux cuisines deux plats de piment doux. L’un était ordinaire, l’autre extraordinaire, assaisonné à tout casser avec des piments forts. Au dîner ma mère se fit inscrire sa voisine et tandis que tout le monde était servi du plat ordinaire, notre officier était servi du plat extraordinaire. Il n’y vit que du feu surtout quand s’en étant servi une énorme assiette il sentit le sang lui monter à la figure. Et ma mère très sérieuse de lui dire: «Est-ce que le plat est mal assaisonné et ne le trouvez-vous pas assez fort?»
«Au contraire, Madame, ce plat est excellent!» et le malheureux eut le courage de vider l’assiette rubis sur l’ongle.