Ceci n’est pas un livre, ce ne sont pas des mémoires non plus, et si je vous en parle ce n’est qu’incidemment ayant en ce moment dans ma tête un tas de souvenirs de mon enfance.

Le vieux, le tout vieil oncle, Don Pio, devint tout à fait amoureux de sa nièce, si jolie et si ressemblante à son frère bien-aimé, Don Mariano. Don Pio s’était remarié à l’âge de 80 ans et il eut de ce nouveau mariage plusieurs enfants, entre autres Etchenique qui fut longtemps président de la République du Pérou.

Bonjour Monsieur Gauguin

Tout cela constituait une nombreuse famille et ma mère fut au milieu de tout cela une véritable enfant gâtée.

J’ai une remarquable mémoire des yeux et je me souviens de cette époque, de notre maison et d’un tas d’événements; du monument de la Présidence, de l’église dont le dôme avait été placé après coup, tout sculpté en bois.

Je vois encore notre petite négresse, celle qui doit selon la règle porter le petit tapis à l’Église et sur lequel on prie. Je vois aussi notre domestique le Chinois qui savait si bien repasser le linge. C’est lui d’ailleurs qui me retrouva dans une épicerie où j’étais en train de sucer de la canne à sucre, assis entre deux barils de mélasse, tandis que ma mère éplorée me faisait chercher de tous les côtés. J’ai toujours eu la lubie de ces fuites, car à Orléans, à l’âge de 9 ans, j’eus l’idée de fuir dans la forêt de Bondy avec un mouchoir rempli de sable au bout d’un bâton que je portais sur l’épaule.

C’était une image qui m’avait séduit, représentant un voyageur, son bâton et son paquet sur l’épaule. Défiez-vous des images. Heureusement que le boucher me prit par la main sur la route et me reconduisit au domicile maternel en m’appelant polisson. En qualité de très noble dame espagnole, ma mère était violente et je reçus quelques giffles d’une petite main souple comme du caoutchouc. Il est vrai que quelques minutes après, ma mère, en pleurant, m’embrassait et me caressait.