«On doit reconnaître forcément qu’il y a là un grand intérêt passionnel (qui est l’amour), à sauver un meurtrier qui est l’amant. Et ce qui vient donner encore de la force à cette supposition, c’est que la blessure horrible faite au vagin, avec acharnement, a été faite avec un morceau de bois, déchirant en tous sens et dont quelques éclisses (selon l’aveu de la victime) ont été par elle retirées de la plaie.

«Cela est le fait d’un indigène, de nombreux précédents nous ont éclairés sur les habitudes et mœurs marquisiennes. Le sauvage reparaît quand la passion est en jeu et qu’il est possédé du démon de la jalousie. Il s’acharne sur cette partie, imaginant un coït cruel et meurtrier.

«La rumeur publique ainsi que la logique indiquaient cependant que c’était là qu’il fallait chercher l’éclaircissement du mystère. Et c’est justement ce qui n’a pas été fait.

«L’amant n’a jamais été interrogé et inquiété par la gendarmerie et personne questionné à son sujet.

«Je dis bien: la gendarmerie, intentionnellement, car le nouveau brigadier suivant les errements de son prédécesseur, ne veut rien, rien savoir.

«Aujourd’hui, trop tard, cet indigène trouverait autant qu’il le voudrait des faux témoins qui lui constitueraient un alibi, selon la règle des Marquises.

«Où est notre sécurité dans l’avenir si la gendarmerie toujours couverte par ses chefs doit continuer cette funeste tradition, tracasser le colon et l’indigène sans jamais les défendre?

«Je dis bien: cette funeste tradition, car avec cette façon de procéder, tous crimes commis aux Marquises ont toujours été considérés par la justice comme obscurs, et par suite impunis; tandis que le public toujours indirectement informé arrivait à connaître immédiatement la vérité.

«Quand un crime est commis, le coupable menace de mort les indiscrets et cela suffit. Tous, sinon officieusement, se taisent officiellement, et ils ont la partie belle avec les gendarmes si volontairement peu clairvoyants.

«Paul Gauguin.»