«Messieurs,
«Vous venez nous demander, nous engager même à venir vous dire par écrit tout ce que nous connaissons concernant la colonie; vous faire part des réformes que nous pourrions désirer. Tout cela avec les commentaires qui en découlent dans notre pensée.
«En ce qui me concerne personnellement je ne voudrais pas vous présenter le schéma éternel de la situation financière, de l’administration, agriculture, etc..., ce sont là de graves questions déjà longtemps débattues et qui ont cette particularité que plus on les agite avec fortes réclamations, mettons même avec violentes polémiques—plus elles aboutissent à une augmentation de tous les maux signalés et finalement à la ruine de la colonie et à la nécessité qui s’impose à bref délai, celle pour le colon maltraité d’aller à la recherche d’une autre terre meilleure, moins arbitraire et plus féconde.
«Je veux simplement vous prier d’examiner par vous-mêmes quels sont les indigènes ici dans notre colonie des Marquises, et le fonctionnement des gendarmes à leur égard; et en voici la raison.
«C’est que la justice, pour raisons d’économie, nous est envoyée tous les 18 mois environ.
«Le juge arrive donc pressé de juger, ne connaissant rien... rien de ce que peut être l’indigène; voyant devant lui un visage tatoué, il se dit: «Voilà un brigand cannibale,» surtout quand le gendarme intéressé le lui affirme. Et voici pourquoi il le lui affirme. Le gendarme dresse un procès-verbal à une trentaine d’individus qui jouent, dansent, et dont quelques-uns ont bu du jus d’oranges. Les trente individus sont condamnés à 100 francs d’amende (ici 100 francs représente 500 francs pour tout autre pays), soit 3.000 francs plus les frais, soit aussi pour ce gendarme 1.000 fr., son tiers d’amende.
«Ce tiers d’amende vient tout dernièrement d’être supprimé, mais qu’importe! la tradition est là, puis aussi la basse vengeance: quand cela ne serait que pour prouver qu’ils font leur devoir malgré cette suppression.
«Je tiens aussi à faire remarquer que rien que cette somme de 3.000 francs avec les frais, dépasse tout ce que peut rapporter la vallée dans une année, à plus forte raison quand il y a encore d’autres contraventions pour cette même vallée; et c’est toujours le cas.
«Je ferai remarquer aussi que cette condamnation vient après le désastre du cyclone qui a brûlé toutes les pousses du maiore (l’arbre à pain), c’est-à-dire qu’ils vont être privés pendant 6 mois de leur unique nourriture.
«Est-ce humain, est-ce moral?