«Le juge arrive donc, et, de par sa volonté, s’installe à la gendarmerie, y prend ses repas, ne voyant personne autre que le brigadier qui lui présente les dossiers avec ses appréciations: «Un tel, un tel... tous des brigands, etc. Voyez-vous, monsieur le Juge, si l’on n’est pas sévère avec ces gens-là, nous serons tous assassinés...» Et le juge est persuadé.
«Je ne sais si intelligence il y a.
«A l’audience, l’accusé est interrogé de par l’intermédiaire d’un interprète qui ne connaît aucune des nuances de la langue et surtout de la langue des magistrats, langage très difficile à interpréter dans cette langue primitive, sinon avec beaucoup de périphrases.
«Ainsi, par exemple, on demande à un indigène accusé s’il a bu. Il répond non et l’interprète dit: «Il dit qu’il n’a jamais bu.» Et le juge s’écrie: «Mais il a déjà été condamné pour ivresse!»
«L’indigène très timide de par sa nature devant l’Européen qui lui paraît plus savant et son supérieur, se souvenant aussi du canon d’autrefois, paraît, devant le tribunal, terrifié par le gendarme, par les juges précédents, etc..., et préfère avouer, même quand il est innocent, sachant que la négation entraînera une punition beaucoup plus forte. Le régime de la terreur.
«Dire qu’il y a eu un gendarme qui a dressé procès-verbal à plusieurs indigènes qui n’avaient pas voulu envoyer leurs enfants à l’école de Monseigneur, école congréganiste, inscrite sur l’annuaire, École libre.
«Dire aussi que le juge les a condamnés!
«Est-ce légal?
«En regard de ces indigènes nous avons des gendarmes dans des postes ayant un pouvoir absolu, dont la parole fait foi en justice, n’ayant aucun contrôle immédiat, intéressés à faire fortune, à vivre sur le dos des indigènes généreux, quoique pauvres. Le gendarme fronce le sourcil et l’indigène donne poules, œufs, cochons, etc..., sinon gare la contravention.
«Quand par hasard, ce qui est difficile, un colon un peu courageux pince un gendarme en délit, immédiatement, tout le monde tombe sur ce colon. Et le pire qui puisse arriver c’est un petit sermon soi-disant de la part de son lieutenant (à huis clos) et un changement de poste. Ici le gendarme est grossier, ignorant, vénal et féroce dans l’exercice de ses fonctions, très habile cependant à se couvrir. Ainsi s’il reçoit un pot-de-vin, vous pouvez être sûr qu’il possède en main des factures. Comment dire officiellement ce que tout le monde dit officieusement?