La plus rebelle est souvent la plus tendre…

Ces trois chants qui sont un hommage à l’Amour, vous les saviez par cœur, et vous disiez qu’ils étaient faits pour polir un jeune homme bien né. Que de fois m’avez-vous répété que vous eussiez souhaité assurer vous-même le poète de l’admiration que vous aviez pour lui ! Aussi, je crus remplir vos desseins en prenant, pour téméraire qu’elle fût, la détermination de me rendre auprès de M. Bernard. Je pouvais, du moins, tenter cette démarche, qui m’eût permis de vous peindre cet homme illustre et sensible, dont on lira toujours les ouvrages, car, dans les âges futurs comme en notre temps, il demeurera le guide et le confident des amants.

J’avais lié conversation, peu à peu, avec les deux habitués du café. Je leur exprimai le désir que j’avais de rendre mes devoirs à ce nouvel Ovide. Ils me dirent, non sans quelque surprise du vœu que je formais, que je le trouverais assurément au château de Choisy. Si j’eusse été un observateur plus avisé, leur sourire énigmatique eût dû m’inquiéter, quand je leur demandai les moyens par lesquels je pourrais être admis auprès de lui.

— Il n’est point besoin d’une introduction, me dirent-ils. Vous verrez facilement le gentil-Bernard.

Le lendemain, je pris donc la patache pour Choisy. En chemin, je me récitais des strophes de l’Art d’aimer :

Accourez tous, amants faits pour m’ouïr,

J’ouvre les cieux, et j’enseigne à jouir…

Je sentais croître mon intérêt et mon émotion à mesure que je me rapprochais du moment où je me trouverais en présence de ce favori des Grâces qui eut d’elles, en effet, tous les dons. Cette vie, donnée toute à l’amour, m’éblouissait, et je me rappelais ce mot, qui en forme l’assise même : « Les heureux sont les sages ». Trouver la gloire en célébrant les plus douces choses du monde, quelle fortune rare !

Ma mémoire dans le temps que j’allais approcher le poète, se représentait, en des tableaux animés, ces fêtes de Choisy, à l’antique, ces fêtes des roses qu’il avait instituées, et dont il était le grand prêtre, officiant dans un petit temple consacré à l’Amour, entouré des femmes les plus aimables et les plus brillantes, et où, accommodant si galamment la mythologie au goût du jour, il évoquait les rites païens, les envolées de colombes, les parfums brûlant dans des cassolettes, les fleurs voluptueusement effeuillées sous les pas de ses belles amies, qui représentaient les déités du printemps.

Ceux qui ont été aimés, comme il le fut, n’apparaissent-ils pas comme des sortes de héros ? Comment ne pas envier un tel sort ?