J’arrive et je me fais indiquer la dépendance du château qui sert aujourd’hui d’ermitage à M. Bernard, en sa qualité d’ancien secrétaire général des Dragons et de bibliothécaire du roi. On m’indique le chemin ; c’est une assez élégante construction, au milieu d’un parc, une retraite charmante où quelque liberté est laissée à la nature, soit que quelque négligence d’entretien permette le foisonnement des herbes folles, soit que le maître du logis ait voulu ce demi désordre, en l’honneur de tout ce qu’il aima d’agreste.
Mon cœur bat : je vais entendre la voix du poète à qui rien de ce qui concerne l’amour ne fut étranger. Je vais peut-être recevoir de ce délicat apologiste de la volupté, quelque subtil conseil qu’il n’ait pas exposé dans son livre immortel.
Nul ne m’arrête au seuil de la maison. J’entre. Dès l’antichambre, ce sont des tableaux gracieux ornant les murs, cent images charmantes de l’amour, d’aimables allégories qui semblent commenter un des chants du poème :
Je dévoilai les secrets de Cyprès,
Amour, pourquoi m’en avoir tant appris !
Ou que ne puis-je, ô maître que j’adore,
Oublier tout, pour m’en instruire encore.
Je parcours un salon, où tout continue à parler des divins plaisirs, et c’était bien ainsi que je m’étais imaginé la demeure où j’avais rêvé de pénétrer, souriante et pleine de troublants emblèmes. Je rencontre enfin un valet assez bourru, et je m’enquiers auprès de lui de M. Bernard.
Le rustre hausse les épaules, fait un signe, et, dans une chambre voisine, dont la porte est ouverte, j’aperçois, je ne dirai pas un homme, mais une sorte de loque humaine, un être misérable, assis dans un fauteuil. La vieillesse n’a point fait ces ravages lamentables, car elle n’a pas encore complètement blanchi les cheveux, que ne couvre pas une perruque, ni ridé un front qui fut beau. Enveloppé dans une robe de chambre fort sale et déchirée, le corps est agité de tremblements, et la tête dont les traits gardent, bien que convulsés, un reste de leur finesse naturelle, est secouée d’un mouvement continuel.
Je frémis. Quel mal a atteint le poète, quelle crise terrassa sa vigueur ? Mais quel état d’abandon, hélas ! Le laquais rogue va et vient, sans paraître s’occuper de lui, d’une pièce à l’autre. Je ne sais plus quelle contenance tenir. Je balbutie, j’excuse ma présence en un aussi fâcheux moment, en alléguant le peu d’obstacles mis sur un chemin qu’on eût supposé mieux défendu, et je lui dis, cependant, comme pour soulager ma sensibilité, l’enthousiasme que ses vers provoquèrent en moi.