M. Bernard semble ne point m’entendre, d’abord, puis il me regarde, et il éclate de rire, d’un petit rire sec, qui fait mal, et, après avoir jeté vers moi des yeux dont la vie paraît s’être retirée, il murmure des mots incohérents :
— « Églé viendra ce soir… Ah, ah, ah !… Belle gorge… Le roi est-il content ? »
Je demeure frappé de stupeur. Quoi ! Ce n’était pas le pire que cette déchéance physique. L’intelligence aussi s’est évanouie ! Rien ne reste plus de cet esprit charmant, expert aux plus exquis badinages comme aux plus ingénieuses pensées… Je n’en puis croire le témoignage de mes sens. Bien que furieusement troublé, je me veux rattacher encore à cet espoir d’une faiblesse momentanée. J’insiste, et je répète mon compliment. Le laquais arrive, me contemple comme on contemplerait un Huron, n’étant au fait de rien, et, en quelques paroles jetées dédaigneusement, me révèle ce qui est la douloureuse vérité : « Inutile… il ne comprend pas… il est tombé en enfance. »
Tout affligé que je sois devant ce désolant spectacle, je ne puis m’y arracher. Orgueil humain, orgueil humain ! Ce malheureux si débile à présent, qui fait pitié et qui, si j’ose l’avouer, n’inspire plus que de la répugnance (car aurais-je le courage de dépeindre, avec une douloureuse exactitude, les misères qui l’accablent !) cet abandonné, confié aux soins d’un valet qui le méprise, ce fantôme tragique, c’est le poète adoré des femmes qui s’écriait, célébrant son heureuse destinée :
De ses plaisirs, instruisons l’amour même.
… J’en donnerais des leçons même aux dieux.
Et il est là, depuis quelque temps (et la chute fut presque subite) cloué dans ce fauteuil, incapable de se diriger, impuissant à rassembler une idée, plongé dans l’abjection ! Quel écroulement, et comme le sort se venge de l’avoir naguère comblé de ses faveurs les plus insignes ! Ses mains ne cessent de trembler, et il laisse tomber un mouchoir souillé de bave, que l’indifférent serviteur ramasse avec dégoût… Et je le revois, par l’imagination, tel qu’il se décrivit, non sans audace.
Que de beautés, disciples de l’Amour,
Ont émaillé les gazons d’alentour.
… L’Amour m’élève un trône au milieu d’elles.