L’amour, tout évoque encore l’amour en cette maison demeurée telle qu’elle était alors qu’il l’enchantait, et seul a changé (et de quel changement !) celui-là qui fut le plus fervent de ses zélateurs ! Ses vers disent la joie de vivre, et il ne sort plus que des paroles imbéciles de cette bouche qui les proclama avec tant d’ardeur.

Je suis rentré fort affligé à Paris, Monsieur, avec l’amertume d’une grande désillusion, et j’ai quelque remords à vous la faire partager.

IV
Le boulevard

Ce 13 de Mai 1770.

Je m’applique, Monsieur, dans le dessein de parvenir à faire figure dans Paris, à me former aux manières. Il me fut assuré qu’on ne saurait manquer un jour de « beau Boulevard », qui est soit le mercredi, soit le vendredi. Il est du dernier bon ton de se montrer là, et ce ne sont que les bourgeois ou les gens débarqués de leur province qui s’aventurent encore aux Tuileries : ce jardin est en effet tombé dans un furieux discrédit, on le trouve d’un ennui à périr, et je ne laissai pas que de me faire rabrouer, la première fois que je m’y hasardai, pour avoir avancé que je le trouvais magnifique. Ce n’est plus comme au temps où vous vîntes à Paris. A la vérité, on ne doit plus connaître, des Tuileries, que, à leur entrée, le pavillon du Suisse du Pont-tournant, où il est encore admis d’aller souper. C’est ce qui me fut dit par des personnes qui sont au fait du savoir vivre. Elles me déclarèrent qu’il ne s’agissait point que la promenade fût belle, s’il n’était point de la décence d’y venir.

Je pensai qu’il importait que je fréquentasse le Boulevard, où le hasard me pouvait procurer quelque heureuse rencontre. Mais, si j’étais homme à douter de ma chance, je demeurerais fort contrit, car je n’ai, jusqu’à cette heure, éprouvé que des déceptions. Peut-être sont-elles utiles pour avoir l’esprit usagé, ce qui est fort nécessaire en cette grande ville.

Le Rempart a bien changé d’aspect depuis que, d’après vos souvenirs, vous m’en fîtes la description. On y plantait à peine les cinq rangées d’arbres, qui en font aujourd’hui l’ornement. On risquait de s’y égarer. La contre-allée pour des piétons, que l’on appelle plaisamment les fantassins, était bordée d’un fossé où l’on risquait de choir. Ce fossé a été comblé, et, sur son emplacement, s’élèvent des constructions de toutes sortes. Vous ne pourriez imaginer la cohue qui se presse au Boulevard. On ne marche pas, on est porté par la foule. C’est un concours étonnant de gens de tous états. C’est une étourdissante rumeur où se mêlent le roulement des carrosses, le claquement des fouets, le bourdonnement des promeneurs, les cris des marchands ambulants, le bruit discordant de musiques, qui se contrarient, les appels des montreurs de spectacles, le fracas des tambours. Le vent soulève des tourbillons de poussière, bien que l’on ait pris la précaution d’arroser la chaussée chaque matin, et on en est, par moments, aveuglé. Cette presse épouvantable, ce tumulte, toutes les incommodités n’empêchent point que le Boulevard ne soit considéré comme le lieu le plus agréable du monde. Il n’y faut qu’un peu d’habitude.

On vient voir, et s’y faire voir. C’est, entre l’ancienne Porte Saint-Antoine et la Porte du Pont-aux-choux, un défilé extraordinaire d’équipages. La plus exacte police n’a pu avoir raison des écarts des cochers, obéissant, d’ailleurs, dans la plupart des circonstances, aux lubies de leurs maîtres.

Il serait simple que ces voitures se dirigeassent, en deux files, l’une montante, l’autre descendante, mais elles ne suivent point cette règle : elles s’arrêtent ou prétendent se dépasser, changent d’allure, se croisent, s’entrelacent. C’est une confusion incroyable. Le passage est impossible pour les gens de pied : j’en fis l’expérience à mes dépens. Il arrive que telle personne de qualité, en apercevant une autre dans un carrosse, fasse approcher le sien pour échanger avec elle de menus propos, et c’est, par cette halte imprévue, le cheminement bouleversé.

Mon attention était à ce point sollicitée de tous les côtés, et l’encombrement était tel que je ne pus me garder d’engager le fourreau de mon épée dans les falbalas d’une grande femme qui était sans doute une harengère endimanchée, car elle invectiva grossièrement contre moi. — « Voyez, dit-elle, le petit impertinent qui déchire à plaisir ma parure. » Je m’étais cependant excusé avec politesse, pour avoir été à ce point serré par des passants contraints à s’immobiliser que je n’avais pu éviter ce contact. Mais le ton de cette manière de poissarde était si comique que l’on en rit autour d’elle, et c’est de quoi, avec des expressions du plus grand commun, elle s’indigna. A mesure qu’elle se fâchait, les brocards tombaient sur elle. Le plus mince incident détermine ces lazzis de la foule.