On s’était ainsi arrêté, par force, parce que des badauds, qui s’étaient amassés, devant l’estrade d’un singulier individu, émerveillant l’assistance par les déformations de son visage, barraient cet endroit de la contre-allée. Ce personnage burlesque, qu’on appelle le grimacier, qui ajoute, par ses contorsions à sa laideur naturelle, était accompagné de deux violons. Les spectateurs qu’il avait attirés formaient un mur, contre lequel se heurtaient les arrivants, cherchant à voir, eux aussi, les méchants tours de cet homme, et restant en place, dans le cas même qu’ils ne pussent rien distinguer.
C’était, à tout moment, de ces attroupements compacts, car une fête perpétuelle se déroule sur le Boulevard. Le long de l’avenue, ce ne sont que spectacles et des mieux installés, cafés brillamment décorés, d’où arrivent des échos de musique, avec leurs bosquets aperçus au delà de portiques, traiteurs, pâtisseries. Mais à côté de ces abris élégants, c’est l’invasion des bateleurs de tout genre, joueurs de marionnettes, montreurs d’animaux savants, danseurs de corde, escamoteurs, savoyards faisant danser leur marmotte au son de la vielle, chanteurs en plein vent, et ce n’est pas le seul populaire qui prend plaisir à les regarder. Les parades des spectacles, qui se font sur le balcon de ces établissements, sont aussi écoutées, quelque triviales qu’elles soient, par des personnes qui ont assurément l’habitude de plaisirs plus raffinés, mais qui viennent goûter de ce gros vin de l’esprit, car ce ne sont qu’assez lourdes facéties. Ballotté par les curieux, j’ai entendu un morceau d’une de ces parades : l’Isabelle y dupait Cassandre, en feignant d’avoir pour ce vieillard le plus vif amour, et elle lui disait qu’elle lui donnerait à souper. Cassandre montrait le plus grand ravissement d’être traité par elle, mais il déchantait quand, pour ce souper qui était censé lui être offert, la rusée lui demandait trente écus. Le ladre se récriait et protestait que la bonne chère gâtait sa santé. — « Une salade et ce qu’on aime, disait-il, me suffisent à merveille. — Je croyais que vous m’aimiez, répondait Isabelle, et je vois bien que vous ne m’aimez point. » Enfin, pris entre sa passion et son avarice, Cassandre débattait sur la somme, marchandait, n’en offrait que le tiers, puis la moitié, brûlant de désirs, mais pleurant son argent.
Les parades font fureur. J’avoue que je n’ai pas un goût déterminé pour ce bas comique. Quand on rêve de grandes choses, il n’est point besoin de ces vulgaires distractions. Cependant, un peu plus loin, j’entrai au spectacle de M. Nicolet, qui est fort réputé.
A la vérité, ce ne fut point l’attrait de ses danseurs et de ses bouffons qui m’y poussa. Pressée de toutes parts, une jeune femme, dont la grâce contrastait avec la beauté délabrée d’anti-vestales et de sirènes plâtrées, pensait être suffoquée. En jouant des coudes, je la dégageai, et elle ne manqua point de me remercier du service que j’avais pu lui rendre.
Je pris de l’agrément à échanger quelques propos avec elle. Elle n’était point de condition, mais elle avait de la vivacité et je ne sais quoi d’agaçant, qui me charma. La solitude me pèse et je ne me sentais point trop exigeant sur les moyens de la rompre. Le visage souriant de cette femme, dont la toilette, encore qu’elle fût assez simple, n’était pas portée sans coquetterie, me donna sur le reste les préjugés les plus avantageux. Elle avait été froissée par la foule, et je lui proposai de se reposer quelques instants. Elle me dit qu’elle serait bien aise de goûter ce repos au spectacle de M. Nicolet, et je l’y conduisis. Ce théâtre présente une façade assez bien ornée. Il a été conquis sur la contre-allée, de telle sorte qu’un arbre en divise en deux l’entrée. A droite, c’est une manière de loge, en maçonnerie, dont le plancher est à hauteur d’homme. Une draperie pend du toit : c’est là que se fait la parade.
Ma compagne de hasard semblait fort avertie de ce spectacle. Elle me montra, dans la salle où il s’activait à son habitude, s’employant à la commodité du public, M. Nicolet lui-même, qui est un homme d’assez haute taille, mince et sec, n’ayant point de prétention dans sa tenue : une longue lévite bleue lui battait les talons, laissant entrevoir des bas blancs dans de gros souliers à boucles. Sa perruque mal poudrée se terminait par une étrange petite queue, en salsifis, que le continuel mouvement de son cou et de ses épaules agitait plaisamment. Sous son chapeau à larges bords, on n’apercevait d’abord que son nez, qui s’avançait avec audace. Ses yeux, habituellement mi-clos, s’ouvraient tout à coup comme pour lancer des flammes, puis ses paupières se refermaient presque. Il s’appuyait volontiers sur une canne à bec de corne de buffle, raccommodée en plusieurs endroits. Je vous esquisse le portrait de cet homme singulier, parce que, avec son entregent, après n’avoir fait que tirer les ficelles des marionnettes paternelles, il a réussi à s’attribuer au Boulevard et aux deux Foires, une sorte de gloire, si ce n’est pas profaner ce beau mot.
Nous vîmes des sauteurs, qui firent sur la corde des exercices attestant leur adresse, puis des danses, et quelque chose comme une farce italienne, que je trouvai assez grossièrement jouée, mais qui divertissait les spectateurs. En fait, je m’occupais principalement de la personne dont je m’étais fait le cavalier. Elle me disait qu’elle préférait ce théâtre à celui d’Audinot ou à celui du sieur L’Écluse. Mais cela m’importait peu. Je poussai quelques pointes en lui faisant mille compliments sur la fraîcheur de son teint. Elle les accueillit sans déplaisir. Je trouvai le moyen, peu à peu, d’insinuer mon pied près du sien ; elle ne parut point trouver qu’il y eût là une liberté extrême. J’eus l’occasion, à la suite d’un mouvement qu’elle fit, de lui presser expressivement la main, qu’elle ne retira pas. Je lui avouai bientôt que j’éprouvais pour elle les plus tendres sentiments et elle me répondit qu’elle n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle était bien près de les partager. Elle oubliait aussi de regarder du côté de la scène. Notre conversation devenait fort confiante. Je pouvais juger, à vue de pays, que je mènerais l’aventure à ses fins.
Soudain, elle retint un petit cri de surprise. Un grand escogriffe qui, depuis quelque temps, examinait la salle, et que j’avais remarqué pour la raison de cette inquiétude qu’il manifestait, s’approcha d’elle, fort courroucé, et n’ayant point égard au dérangement des spectateurs, lui dit qu’il était bien assuré de la trouver à ce spectacle, au lieu de demeurer attachée à ses devoirs. — « Je suis perdue, soupira-t-elle à mon oreille, c’est un parent fort sévère qui a reçu de ma famille la charge de veiller sur moi. » Je protestai que je saurais la défendre. — « N’ayez garde de le provoquer, reprit-elle ; il se vengerait, en me battant, de l’affront que vous lui feriez. Il vaut mieux vous arranger sans éclat avec lui ». Nos voisins commençaient à se fâcher de la venue de cet intrus et du trouble qu’elle causait. Nous sortîmes.
Supposé que cet homme eût des droits sur la jeune femme que je pensais déjà conquise, il avait des façons grossières que je n’étais point disposé à supporter. — « C’est vous, fit-il, qui débauchez les filles d’honnête maison ? » Je haussai les épaules. Des regards suppliants de celle à qui je croyais encore devoir ma protection m’invitèrent au calme, alors que j’avais une furieuse envie de donner sur la joue à ce brutal. Ces regards semblaient me faire craindre qu’elle fût dans le cas d’expier, plus tard, ma chevalerie, et retinrent ma main. Mais une autre insolente réflexion de ce goujat eut raison de ma patience, et je ne pus me retenir de lever ma canne sur lui.
Il me déclara, alors, qu’il était exempt de police, qu’il avait le bras plus long que ma canne et que plainte serait rendue. — « Apaisez-le, me dit tout bas sa prétendue parente, en lui donnant deux louis. C’est un ivrogne, il ira les boire et ne pensera plus à rien. » Je compris, à ce moment, que l’homme et la femme avaient été de connivence et que j’avais été joué par eux, qui avaient préparé cette machination, misant sur ma naïveté. Le dégoût me prit, et quoique la brèche fût assez forte pour ma bourse, je jetai à terre les deux louis, que le coquin ramassa. Mais on nous entourait déjà et je ne voulais pas que l’attention fût attirée sur moi de cette façon déplaisante. Voilà, Monsieur, encore une de mes bonnes fortunes, et j’enrage de mon défaut de perspicacité, mais ces mésaventures ne laissent pas que de m’instruire.