J’avais été la dupe d’une comédie, mais je vis bien que ces comédies, toujours aux dépens de quelqu’un, foisonnent sur le Boulevard. Je fus le témoin d’une autre, que les circonstances me permirent de suivre. Un couple de bourgeois se frayait un passage parmi la multitude. Un quidam soutint que ce passant, donnant le bras à une femme assez bien faite, dont il dépassait l’âge de beaucoup, lui avait, avec intention, marché sur le pied. Le bourgeois protesta qu’il n’avait marché sur le pied de personne, à quoi un démenti lui fut opposé. Vous eussiez été surpris de voir aussitôt trois ou quatre particuliers surgir aussitôt et, se mêlant à la discussion, donner raison au querelleur. Ce n’était, d’ailleurs, qu’un flux de paroles, comme s’il eût été de toute nécessité de juger le cas. La femme, qu’on eût dit fort effrayée de cette algarade, avait pris de la distance. Quand les arbitres, semblant différer à plaisir le prononcé de leur sentence eurent bien voulu reconnaître qu’il n’y avait eu aucune offense, le mari chercha vainement son épouse. Il n’était point étonnant qu’elle se fût perdue, au milieu de cette affluence de promeneurs. La vérité, comme le hasard me permit de m’en assurer plus tard, est qu’il y avait eu là une habile manœuvre. A la faveur de cette altercation, lui permettant de se soustraire à la vigilance d’un jaloux, la dame avait rejoint un galant officier, qui l’attendait au coin de la rue de La Tour, donnant sur le boulevard. C’était cet officier qui avait travesti des soldats de son régiment et leur avait donné l’ordre de susciter la dispute. Ainsi avait-il gagné, pour sa belle, une heure ou deux de liberté, qui durent être le mieux employées du monde.

Après ce temps, ce fut à la femme de chercher son mari et, quand elle le rencontra, feignant d’être irritée, elle lui fit les plus sanglants reproches d’avoir été abandonnée par lui. Ce pauvre benêt, fort loin de soupçonner qu’il eût été bafoué, s’excusait de son mieux et faisait à cette rouée mille cajoleries pour obtenir son pardon. Voici, Monsieur, de ces tours qui sont communs à Paris, où se prodigue une incroyable fertilité d’esprit pour se moquer des gens.

Il y eut, dans la foule, un grand mouvement. Un spectacle s’offrait à elle fort surprenant, à ce point qu’elle n’en croyait pas ses yeux. Une femme maniant avec dextérité son coursier, était apparue. Cette amazone hardie ne le cédait en rien pour l’adresse aux cavaliers, et, en dirigeant expertement sa monture au milieu de tous les obstacles, entendait montrer qu’elle avait fait son académie. Le fait qu’elle se risquait ainsi sur le Boulevard scandalisait les uns et incitait les autres à battre des mains. Mais tous s’accordaient sur la nouveauté de l’événement, et sur l’audace d’une telle originalité.

A point nommé, le défilé des voitures était dans sa plus furieuse action ; les carrosses à sept glaces attelés de chevaux soupe-au-lait, les dormeuses, les berlines à cul-de-singe, les vis-à-vis, les soli, les phaétons, les gondoles, les cabriolets, les diables, se pressaient inlassablement. Je m’étais, ainsi que les autres, arrêté pour considérer l’amazone, qui ne semblait point embarrassée de ces milliers de regards braqués sur elle. Des cavaliers, dont l’étonnement n’était pas moindre que celui du public, avaient tenu à lui faire honneur de son initiative et ils l’entouraient, pour la saluer, à telles enseignes que les cochers, quoi qu’ils en eussent, avaient dû s’arrêter. Dans ce moment, une femme qui n’était point sans quelque élégance, s’abandonna à une extrême imprudence. Elle pensa profiter de ce temps d’arrêt pour monter dans le carrosse d’une personne de sa connaissance, mais avant qu’elle eût pu aborder ce carrosse, la file des voitures recommença à se remettre en mouvement. Je vis le danger que courait cette téméraire, que menaçaient en effet, les chevaux, et, par une inspiration spontanée, je m’élançai pour la soustraire à ce péril, en la saisissant par la taille.

Sans doute ne comprit-elle pas la pure bienfaisance de mon geste, ne se rendant pas compte qu’elle fut dans le cas d’être renversée. Elle me traita d’insolent et me donna un soufflet. Je ne sais par quel hasard elle se tira d’affaire, mais je fus, quant à moi, jeté sous les roues d’un équipage. Il y eut miracle à ce que je restasse entier, mais, piétiné comme je l’avais été, froissé, abîmé, j’étais hors d’état de me relever seul. Des gens de bon cœur m’aidèrent à me remettre debout : j’avais de la confusion à être vu ainsi, avec mes membres endoloris et mon habit souillé de poussière, par une aussi nombreuse compagnie. Je demandai qu’on me voulût bien conduire, pour que j’eusse le temps de me remettre, au café le plus voisin. C’était le café Alexandre, où l’on a accoutumé de pénétrer en franchissant une longue barrière, comme on le fait au théâtre. Je remerciai mes obligeants assistants ; je me devais apercevoir, un peu plus tard, que l’un d’eux avait poussé cette assistance jusqu’à me soustraire la bague que j’avais au doigt. Je repris peu à peu mes esprits, n’étant, par fortune, qu’exténué et rompu. J’examinai, pour me distraire, ce café, qui a une longue façade, sans étage, sur la contre-allée, où s’ouvre une vaste porte, mais deux Suisses empêchent d’entrer directement par cette porte, d’où l’on a vue sur un magnifique jardin, qui a une grande profondeur : on n’a accès dans les salles qui sont agréablement décorées, qu’après avoir passé par cette barrière dont je vous ai parlé. Ce n’était pas encore l’heure où toutes les tables se disputent. Cependant que, après m’être fait donner un verre de ratafia, je retrouvais mes forces, mais pour être marri de mon accoutrement, à la suite de mon accident, je remarquai non loin de moi un homme, à tournure militaire, d’aspect un peu rude, encore que ses traits annonçassent un fond de bonté. Il me regardait depuis un moment avec une sorte de sympathie bourrue.

— Mordieu, Monsieur, me dit-il avec intérêt, vous avez subi une fâcheuse mésaventure. Puis-je vous servir en quelque chose ?

Je lui contai le désagrément auquel j’avais été exposé. Il hocha la tête.

— Si vous aviez mon expérience, reprit-il, vous vous garderiez bien de vous employer pour une femme. On expie toujours l’aide qu’on lui a portée.

Tout meurtri que je fusse, je protestai que, quoi que l’on risquât, il était du devoir d’un galant homme de se faire le protecteur du sexe.

— Ce sont là belles idées dont je suis fort revenu.