J’insistai auprès de lui pour connaître la raison de ses singuliers principes. Il s’approcha de moi et transporta sur ma table son verre de bière et l’assiette d’échaudés, auxquels il n’avait pas encore touché.
— Si je suis destiné à vieillir inutilement, dit-il, si je mène une vie oisive, alors que j’étais tout bouillant d’activité, si je traîne mes journées en ce café, c’est pour avoir été trop complaisant à l’égard d’une femme. Je m’appelle (ou plutôt, je m’appelais) M. de Rocquemont, et j’étais officier au régiment de Bouillon. Faites-moi la grâce de croire que je n’ai aucunement démérité dans le service, ni en ce qui touche à l’honneur. Je n’en ai pas moins été réduit à rompre ma carrière, pour fuir le ridicule. Vous avez encore sur le visage quelques traces de fatigue. Écoutez mon histoire : votre jeunesse y trouvera peut-être une leçon.
M. de Rocquemont me narra, en effet, les curieux événements qui l’avaient, en quelque sorte, retranché du monde.
De cette promenade sur le Boulevard, si vanté, si prôné, où je n’ai éprouvé que désillusions, d’où je sors fourbu, ayant risqué de n’en point revenir, je n’ai emporté que cette histoire. Je vous la dirai. Mais en ce qui me concerne, je crains, Monsieur, en n’ayant à vous parler que de mes déboires, de ne point vous donner de moi, sur qui vous avez fait fond, une flatteuse opinion. Je ne puis que vous demander d’avoir quelque patience.
V
Rocquemont-la-Duègne
Ce 25 de Juin 1770.
Je vous ai dit, Monsieur, ma rencontre, au café Alexandre, avec M. de Rocquemont, et je vous entretins du récit qu’il me fit, et qui me parut fort curieux. Je vous en ferai part, mais ce qui manquera, c’est le ton d’un homme, que l’on devine excellent sous sa brusquerie, mais qui, depuis longtemps, ne cesse de nourrir un grand dépit. Imaginez qu’il a quelque quarante ans, robustement portés. Il a le visage un peu rude : peut-être cette rudesse est-elle accentuée par une longue balafre qu’il a sur la joue gauche, venant d’une ancienne blessure. On sent en lui un air de loyauté. Ce n’est pas sans raison que je suis enclin à quelque défiance : cet homme-là, cependant, n’est point de ceux avec lesquels il soit utile de prendre des précautions. Sauf que l’ennui le ronge, à son ordinaire, il n’avait nul intérêt à engager la conversation avec moi. Au demeurant, bien que je sache qu’il se tient tous les jours, l’après-dîner, à ce café, suis-je appelé à le revoir ? Je vous transcrirai donc son histoire, telle qu’il me la conta.
« Je vous ai dit mon nom, fit-il, mais c’était celui que je croyais m’appartenir… A la vérité, je ne suis plus M. de Rocquemont, major au régiment de Bouillon : je suis Rocquemont-la-Duègne. Je n’ai point pourtant mission de chaperonner personne. Ce sobriquet a causé mon malheur, et je dois ces malheurs à une trop grande facilité d’obligeance.
Je suis un officier de fortune. Ma famille n’était ni illustre, ni riche, et je n’eus d’autre parti à prendre que de me fort attacher à mes devoirs militaires. Je n’avais jamais eu que des aventures de sièges et de batailles. On voulait bien reconnaître que je me comportasse au feu avec quelque bonne grâce (pardieu, c’était mon métier), mais, pour le reste, je me devais contenter d’écouter, au bivouac ou dans la tranchée, la relation des bonnes fortunes des autres. Il s’en fallait, cependant, que je n’eusse pas quelque romanesque dans l’âme.
Cette disposition vous fera comprendre comment, après avoir reçu les confidences d’un jeune officier de mon régiment, M. de Brabançais, je fus, contre toute raison, accessible à sa prière de l’aider dans l’entreprise la plus extravagante : il ne s’agissait de rien moins que d’un enlèvement.