La campagne de Minorque s’était achevée, et, quand j’y pense, c’était bien la peine d’avoir sacrifié tant de braves gens pour que les Anglais nous reprissent cette île ! On ne se battait plus. Nous tenions seulement garnison, n’ayant à réprimer que quelques mouvements.
Il est, à quelque distance de Mahon, une petite ville assez coquette, qui a nom Ciudadella. Envoyé en détachement dans cette ville, M. de Brabançais, qui est un joli petit homme, n’avait pas tardé à nouer une intrigue. Il avait échangé les plus brûlants regards avec une gracieuse Minorquine, fille de l’alcade. Des regards on en était venu aux paroles : M. de Brabançais est leste de propos et d’action ; il a de l’esprit et du jargon. De sorte que ce fut bientôt, des deux côtés, la passion la plus violente du monde. Cet officier ne rentra pas à Mahon, où il était rappelé, sans avoir convenu avec la señorita Mencia qu’il la viendrait secrètement chercher, car il avait fait serment (les serments ne lui coûtaient guère) de l’emmener jusqu’en France.
— Hé bien, lui dis-je, avec un intérêt que je ne sus pas assez dissimuler (une histoire d’enlèvement, j’en avais tant lu !) Voici qui est à merveille : je ne saurais donc que vous souhaiter bonne chance, si…
Et j’ajoutai, par acquit de conscience :
— Si je ne vous devais d’abord des remontrances. M. le Maréchal ne vint pas mettre le siège devant Mahon pour que vous jetiez le trouble dans les familles de l’île.
— Monsieur, me répondit-il, peut-être vous souvient-il que je n’ai pas boudé à l’assaut. Mais au point où en est mon amour, les plus pressants conseils ne pourraient m’empêcher de tenir la parole que j’ai engagée à doña Mencia. Elle m’attend, et elle a foi en moi pour la délivrer du jouer qui pèse sur elle : ne lui veut-on pas faire épouser un homme qui serait d’âge à être son grand-père ? N’est-ce pas affreux ?
J’en convins. J’étais tout oreilles et gagné par la promesse du récit de l’aventure, quand elle aurait été menée à ses fins.
— Mes dispositions sont bien prises, continua-t-il ; c’est par la mer que nous quitterons la ville qui, vous le savez, est entourée de murs. Je me suis assuré de la fidélité de deux bateliers, et une barque sera prête dans le port.
— Puisque, fis-je sans beaucoup de conviction, car j’eusse été fâché que le roman s’arrêtât à cette préface, puisque vous ne tenez point compte de mes avis…
— Hé, Monsieur, dit M. de Brabançais, que parlez-vous de vos avis ! Ce ne sont point ces avis que je sollicite, mais le plus grand service que vous me puissiez rendre… J’attends de votre amitié que vous soyez de l’expédition. — Moi ? — Refuse-t-on son assistance à un homme aussi épris que je le suis ? Songez que je suis responsable de l’honneur et du salut d’une femme… En dépit de toutes les précautions dont je me suis assuré, imaginez que l’éveil soit donné ; il faudrait se défendre.