J’eus la vision de beaux coups d’épée, et qui n’eussent point été donnés, cette fois, pour le service du roi. Je me figurai de grands yeux noirs se tournant vers moi avec reconnaissance, dans un regard me payant de la galanterie de mon désintéressement. — « J’accepte », dis-je à M. de Brabançais.

Nous arrivâmes à Ciudadella, dans la nuit. Devant la maison de doña Mencia, il frappa trois fois dans ses mains. Mais deux ombres au lieu d’une, parurent. Je n’eus point le loisir de demander quelque explication. L’une des ombres, légère et fine, rejoignit M. de Brabançais. L’autre qui, en s’approchant, devint assez massive, m’aborda. Elle était encapuchonnée. De ce capuchon sortit une voix qui ne me sembla pas toute jeune. — « Je sais dit-elle, que je me lie à un vrai chevalier. Il faut bien (la dame eut un soupir langoureux) que je vous estime tel pour consentir à cette entrevue, objet de vos vœux. »

— Mes vœux ? pensai-je, avec quelque surprise.

— Mais un attachement aussi constant que le vôtre doit être traité avec ménagement, et il justifie mon imprudence. Il est vrai que je fus touchée des sentiments que vous me fîtes exprimer.

Mon étonnement ne laissait pas que de croître. Elle souleva alors son voile, et, bien qu’il n’y eut d’autre clarté que celle des étoiles, j’eus un petit frisson, car le visage que j’entrevoyais était celui d’une personne mûre et fort dénuée de grâce.

L’autre couple, cependant, avait pris de l’avance. Il arrivait près du port, et M. de Brabançais faisait déjà signe aux bateliers, attendant à leur poste. Soudain, des cris retentirent derrière nous ; on venait, je ne sais par quelles conjonctures, de s’aviser de la fuite de doña Mencia. Je pressai le pas, entraînant ma compagne. Ne commettait-elle pas quelque méprise ? Mais le moment n’était pas aux éclaircissements. Le malheur voulut que je me jetasse dans un maudit fossé, reste des travaux de défense, et je faillis m’y rompre le cou. Mon épée, ayant supporté le premier choc, se brisa. Hélas ! que j’étais loin des promesses héroïques que je m’étais promises ! Il me fallut l’aide des poursuivants pour que je fusse retiré, en piteux état, de cette sorte d’abîme. En tournant les yeux du côté de la mer, je distinguai, dans les premières transparences de l’aube, un point noir. Je restais l’impuissant prisonnier d’une foule irritée, et la dame âgée qui avait commencé avec moi la plus singulière conversation emplissait l’air de ses lamentations sur l’irrémédiable scandale dont elle se disait la victime.

On ne pouvait plus rien contre le ravisseur de doña Mencia, mais on tira de moi, Monsieur, la plus barbare vengeance. Doña Jacinta (ainsi s’appelle la matrone que j’avais enlevée sans le savoir), se plaignait d’être déshonorée. La ville entière, je crois bien, accourut, et lança contre moi les plus cruelles invectives. Que faire ? Je m’étais à ce point meurtri dans ma chute que je chancelais, et je n’avais plus d’épée. L’alcade tint conseil avec quelques notables : on décida, et c’était bien la plus étrange aventure de cette nuit d’aventures, que je devais épouser sur-le-champ doña Jacinta. Je déclarai que je mourrais plutôt. On ne tint point compte de mes protestations. On me porta, car je ne pouvais plus marcher, dans une chapelle où un prêtre nous unit. Puis, à bout de forces, je perdis connaissance.

Je compris tardivement ce qui s’était passé. Doña Mencia n’avait pu quitter la maison sans la complicité de la duègne. Par une ruse assez infernale de M. de Brabançais et de sa maîtresse, on avait persuadé la crédule vieille qu’un autre officier s’était éperdûment épris d’elle. Que ne lui avait-on pas conté pour la décider à un accord dans la fuite ? Elle avait accepté cette fable, et ainsi, avait-elle elle-même préparé le départ pour rejoindre le cavalier qu’on lui avait donné comme soupirant.

Quelques jours plus tard, bien qu’encore mal en point, je parvenais, au prix de mille artifices, à regagner Mahon, et mon premier soin était de demander raison à M. de Brabançais de la liberté avec laquelle il avait usé de moi. Je le blessai à l’épaule. Médiocre satisfaction ! En rentrant chez moi, la première personne que j’aperçus fut doña Jacinta — ma femme — qui avait su me trouver et qui ne me voulait point quitter, en arguant de son titre d’épouse. Je dus la faire congédier par deux grenadiers, mais elle revint, elle ne cessa point de revenir, et, dans le temps même que je me croyais le mieux à l’abri de ses poursuites, je la voyais apparaître.

M. de Guénant, qui commandait les troupes, eut vent de cette affaire, et m’adressa les plus amers reproches, en insistant sur ce point que sa politique exigeait que les habitants de l’île n’eussent point à se dire molestés par les Français. Il voulut bien, cependant, écouter les explications que je lui donnai, et il en sourit. Mais il déclara que, pour ne pas indisposer les Minorquins, il devait, bien qu’il compatît à mon infortune, reconnaître mon mariage pour valable.