Mais les officiers du corps d’occupation ne m’épargnèrent pas les brocards. C’est alors que je devins, d’un surnom qui devait me rester, quoi que je fisse, Rocquemont-la-Duègne. Je châtiai, assurément, quelques insolents, mais a-t-on raison de toute une armée ? Chez ceux-là même qui se taisaient, je sentais la moquerie. Je demandai à être renvoyé en France, et mes démarches me firent désigner pour un régiment qui se tenait en Flandre. J’avais lieu d’espérer qu’on me laisserait en repos, mais les nouvelles malicieuses se répandent avec une rapidité singulière. Des lettres de Minorque avaient fait connaître ma disgrâce. Je ne tardai pas à me convaincre, quelque réserve qu’on voulût d’abord garder, qu’on en était instruit. Dans la familiarité qui s’établit entre gens de même état, on n’eut plus cette discrétion. Quelqu’un me fit la méchante plaisanterie, qu’il paya un peu cher, de m’annoncer l’arrivée de doña Jacinta. Je vis bien, en dépit de cinq ou six duels sérieux, que je serais toujours Rocquemont-la-Duègne, que je ne saurais faire oublier la légende qui pesait sur moi, car elle se transmettait partout. Nous vivons dans un pays où l’on se ferait tuer plutôt que de renoncer à une raillerie, fût-elle la plus usagée. J’étais d’humeur confiante et serviable. Je n’eus plus que de l’aigreur. J’en vins à avoir peur, oui, Monsieur, peur, moi qui étais le premier aux assauts, d’une allusion à mes déboires.
J’abandonnai la carrière des armes, qui était la seule pour laquelle je me sentisse du goût. Je dus me réfugier à Paris, où il est possible de se faire ignorer. Je vis chichement d’une maigre pension, je supporte mal mon oisiveté, j’ai peu de commerce avec les hommes. Je ne les considère plus guère que de cette table de café, où ce que je vois et entends me fortifierait facilement dans ma misanthropie.
Si je crus devoir vous entretenir des injures du sort à mon égard, c’est que, votre jeunesse et votre air de franchise m’intéressèrent et que je voulus mettre en garde votre généreuse inexpérience contre de premiers mouvements, quand il s’agit des femmes. Moins prompt à de la complaisance, je n’eusse point connu les traverses qui ont fait de moi une sorte de loup-garou. Au demeurant, le sexe n’étant point en jeu, disposez de moi. »
Ce fut là le discours que me tint M. de Rocquemont. Bien qu’il ait des motifs à ses ressentiments, sa morale me parut un peu sèche, et je ne saurais m’en nourrir. Mieux valent de belles imprudences. Il n’est point, Monsieur, que des ingrates ou des fourbes, et je compte bien avoir à vous annoncer, quelque jour, une glorieuse conquête, qui me dédommagera de mes premières épreuves.
VI
Une initiation
Ce 3 d’Août 1770.
Il ne sera pas dit, Monsieur, que je serai toujours dupé. Je ne laisse pas que de me former et de démêler les pièges qui sont sans cesse tendus à un novice de la vie de Paris. Il est vrai que, poussé par mon désir de me distinguer, je fus d’abord de la dernière étourderie. Mais j’ai si grande hâte de pouvoir vous informer de quelque action qui justifie les espoirs que vous voulûtes bien fonder sur moi !
Je me promenais dans le Palais-Royal, rêvant aux moyens de faire une brillante entrée dans le monde. J’avais arpenté l’allée de Foy ; j’avais vu se grouper autour d’un arbre au tronc puissant qu’on appelle l’arbre de Cracovie, des gens paraissant fort affairés. Ce sont les nouvellistes qui font et défont les mariages princiers, concluent des traités, déplacent les ministres, régissent l’Europe par le seul effet de leur imagination. Je m’étais assis sur un banc, voisin du grand portique de treillage que décorent trois figures placées dans des niches. Une jeune femme, dont les allures ne disaient que trop l’indigne commerce auquel elle se livrait, vint, d’un ton fort humble, me prier que je consentisse à la souffrir un instant près de moi. Elle sollicitait ma protection, en me montrant un des suisses qui ont mission d’exercer la police du jardin. Il l’avait poursuivie, armé d’un fouet et, se dissimulant sous les ormes en boule qui entourent le grand parterre de gazon, elle lui avait échappé. Les règlements interdisent, bien qu’ils soient constamment transgressés, la présence des demoiselles de la petite bande. Elle me dit qu’elle avait omis d’acheter la tolérance du suisse par quelque bonne main, comme font les autres, et que c’était pour cette raison que cet homme s’acharnait contre elle. Elle accusa les gardes du jardin de toutes sortes de vilenies. En permettant qu’elle se reposât à mes côtés, j’assurais sa sauvegarde. Il y eût eu de l’inhumanité à lui refuser cette grâce, mais je n’avais nul désir d’un entretien avec cette nymphe défraîchie, et je ne la supportai que jusqu’au moment où le suisse eut décidément tourné le dos. D’autres objets, qui dissipaient ce dégoût, attiraient mon attention. J’enviais l’aisance de quelques promeneurs et je m’attachais à étudier leurs manières.
Enfin, je me levai, et, dans le temps que je parcourais l’allée des marronniers, j’eus une extrême surprise. Un homme d’assez bonne mine, m’aborda fort courtoisement, en ôtant son chapeau.
— Monsieur, me dit-il, j’attends votre ordre pour me couvrir. Je répondis à cette politesse par le même geste, de sorte que nous fussions demeurés tête nue, si nous n’eussions fini par sourire de ces égards que nous nous témoignions.