— Monsieur le Comte, reprit ce galant homme, j’ai pris la liberté d’engager la conversation avec vous pour vous adresser des reproches.

— A moi, Monsieur ?

— Songez-vous que la constance de votre attachement pour Mme de Merville est une manière de scandale ? Vous l’avez prise, en prévenant les desseins que j’avais sur elle. Je m’inclinai devant votre fantaisie, et je pris le parti d’attendre qu’elle fût passée pour satisfaire la mienne. Mais voici trois ou quatre mois que vous la possédez, sans que votre goût soit épuisé. Vous êtes trop équitable pour ne point admettre mon impatience, car c’est un terme trop long pour ravir aux autres cette femme désirable.

— Monsieur, lui dis-je, je ne comprends aucunement votre discours.

— Hé quoi ! Vous voulez faire le discret, quand tout Paris connaît votre liaison !

— Paris, Monsieur, se trompe fort sur mon compte, et, au portrait que vous tracez de cette personne, je suis pénétré de regrets qu’il s’abuse.

— Grands dieux ! fit soudain le survenant qui m’avait posé cette énigme, n’ai-je point l’honneur de parler au comte de Grancour ?

— Je suis le chevalier de Fagnes.

— Quelle erreur fut la mienne, mais qui ne se serait trompé à une telle ressemblance ? Je viens d’être un grand sot. Tout au moins, de cette façon bizarre, me suis-je donné le plaisir de lier conversation avec un aimable gentilhomme, m’inspirant la plus vive sympathie, et nous ne saurions nous quitter sans avoir poussé plus loin notre connaissance.

Il déclara qu’il se nommait le baron de Dormeuil et ajouta qu’il était fort répandu dans le monde, et qu’il serait charmé de pouvoir m’être utile. Il témoignait d’une parfaite urbanité, et je fus gagné par ses manières affables. Il me pria d’accepter que nous nous reposions au café de Jousserand, car, me dit-il, sa vivacité naturelle répugnait à la gravité des joueurs d’échecs du café de la Régence, et il comprenait mal que des gens passassent des heures, avec une grande contention d’esprit, à pousser du bois. Il aimait, quant à lui, les émotions du jeu, où le hasard décide rapidement du gain ou de la perte.