Quand nous fûmes installés devant une table, il me dit que, puisqu’il avait prononcé le nom de Mme de Merville, il pouvait ajouter qu’elle avait toutes les grâces et qu’il souhaitait depuis longtemps être avoué par elle. Il ne s’en était fallu que de peu qu’il ne précédât le comte de Grancour dans son intimité. Il se fâchait que le comte, qu’il entendait remplacer, s’attardât, avec une sorte de candeur dont il était surpris, dans cette liaison avec une femme connue, d’ailleurs, pour se plaire au changement. Il parlait avec une brillante légèreté, que j’admirais en pensant que j’aurais fort à faire pour devenir un jour, comme lui, un homme à la mode.
Il demanda des cartes et, tout en causant, en contant cent traits plaisants sur la société de Paris, il me gagna quelques parties. Puis il me questionna avec intérêt sur mes ambitions, et je lui dis avec sincérité, car ce diable d’homme m’avait mis tout de suite sur le ton de la franchise, que je voulais être jeté dans une grande aventure, où j’eusse à montrer l’ardeur et le courage que je sentais en moi et qui attirât, sur moi, l’estime publique. Je lui confiai que c’était par quelque action d’éclat, dont je cherchais l’occasion, que j’entendais parvenir. Il me félicita de mes dispositions, en convenant qu’il était ignoble de courir après la fortune par de petits et lents moyens, et qu’il fallait frapper d’un coup l’opinion, et conquérir une renommée, qui pose un homme et lui donne, en un jour, de la considération. Il secondait trop mes vues pour que je ne l’écoutasse point volontiers. Il ajouta qu’il était lui-même parvenu à la situation qu’il occupait en se conduisant, en une circonstance qu’il ne pouvait pas encore me révéler, avec la détermination la plus hardie.
— Je suis, me dit-il, dans le cas de vous servir en vos desseins, que j’approuve. Je vous crois capable de résolution et d’audace. Encore suis-je tenu à de la discrétion. Vous plaît-il de vous trouver demain matin, à onze heures, au Palais-Royal, à l’endroit même où j’eus la bonne fortune de vous rencontrer ? Deux personnes, auxquelles vous pourrez vous fier, car elles dépendent de moi, se présenteront à vous, en se recommandant de mon nom. Je vous engage à les suivre : elles ne voudront que votre bien.
Le baron de Dormeuil me quitta, non sans de chaudes protestations d’amitié, en m’assurant que sa méprise aurait pour moi des résultats heureux, et qu’il serait ravi de favoriser des inclinations qui lui donnaient une parfaite idée de mon caractère.
Je vous avoue, Monsieur, que je restai fort intrigué, jusqu’au lendemain, par le mystère dont, après sa facilité d’épanchements, s’était entouré M. de Dormeuil. A l’heure indiquée, je vis apparaître deux hommes qui, à la vérité, avaient moins bonne apparence que celui par lequel ils étaient envoyés.
— Nous sommes aux ordres de M. le baron, firent-ils. Par l’obéissance absolue que nous lui devons, nous avons mission de vous conduire jusqu’à lui, si nous avons obtenu de vous le serment de ne divulguer aucunement ce que vous verrez.
Je promis de me soumettre à cette règle.
— Peut-être, dit l’un d’eux, conviendrait-il de prendre un carrosse, le lieu où nous nous rendons étant assez éloigné.
Nous montâmes donc dans une voiture, que je payai, et, après un trajet fort long, nous descendîmes devant un assez méchant cabaret. Nous traversâmes une salle qui donnait accès à une autre, où se tenait M. de Dormeuil, mais non plus d’humeur frivole comme la veille. Sur ses épaules flottait un grand manteau rouge, et il avait posé sur sa perruque une manière de cercle.
— Je suis content de vous, me dit-il. Vous êtes sorti à votre honneur de la première épreuve, qui était de suivre, sans savoir où ils vous menaient, des inconnus. Vous êtes digne de premier degré de l’initiation à notre Ordre. Vous avez de chevaleresques appétits : vous pourrez les satisfaire, car cette société, dont je suis le grand-maître, s’est donnée pour tâche de soutenir, fût-ce au péril de la vie de ses affiliés, les nobles causes. Ses membres, unis par le même point d’honneur, se jurent une inviolable fidélité. Vous serez surpris, quand vous aurez mérité d’être mieux instruit de nos lois, de connaître leurs noms, qui sont parmi les plus illustres. Des femmes partagent même nos sublimes ambitions. Il s’en suit, pour accomplir de grandes choses, un vœu de fraternité entre les adeptes.