— Quelle est cette persécution ? reprit-il.
Je lui répondis qu’il n’aurait point impunément mis à mal un officier du roi, qui, peut-être, expirait dans le moment, et, en une attitude résolue, je tirai mon épée, lui donnant l’ordre de me suivre. Je l’entendis faire cette réflexion qu’il était singulier qu’on ne gardât pas avec plus de soins les pensionnaires des Petites-Maisons.
— Pardieu, dis-je, je ne suis point dupe de votre dissimulation. Vous avez poignardé l’infortuné M. de la Chaux dont je serai le justicier, et je vous somme de vous rendre à moi. Si je n’ai pu, dans le même temps, mettre la main sur votre complice l’abbé, vous répondrez pour lui.
Je dus sentir la vigueur de son poignet, qui fut telle qu’il me contraignit à laisser tomber mon épée. C’est de quoi je fus mortifié, mais je la ramassai promptement, et comme il faisait mine de s’éloigner, je me retrouvai en quelques pas face à face avec lui, en le menaçant de la pointe de cette arme. J’ai de la confusion, Monsieur, à vous dire que, ne gardant plus sa placidité, mais se montrant fort irrité, il m’arracha de nouveau mon épée, et, avec une force brutale, la rompit sur son genou. La fureur s’était emparée de moi, et, puisque j’étais contraint à me servir de mes mains, je me jetai sur lui et le pris à la gorge. J’entendais avoir le dernier mot et ramener l’assassin à Versailles, en tant que mon prisonnier.
— Il faut donc, dit-il, que je me débarrasse de vous ?
Confesserai-je tout le fâcheux de mes mécomptes ? Cet homme, doué d’une puissance de muscles qu’on n’eût pas soupçonnée, ne rougit point de m’accabler de coups de poing, comme si j’eusse été un manant, et l’un de ces coups fut si rude que je roulai jusqu’au fossé de la route, étourdi à ce point que j’ai perdu le souvenir de ce qui m’advint ensuite. Quand je rouvris les yeux, quelques personnes m’entouraient. Je sentais de grandes douleurs dans tout le corps, mon front saignait, mes habits étaient déchirés. J’étais hors d’état de me tenir debout. Ces passants supposèrent que j’avais été attaqué et que mes agresseurs avaient pris la fuite. Ils dirent qu’il y avait lieu de me porter à l’hôpital et on m’y conduisit, en effet, dans une charrette dont le voiturier se rendait à Versailles. L’indigne façon dont j’avais été traité, la honte de ces violences qui s’étaient exercées sur moi me jetèrent pendant trois jours dans le délire. Ce fut avec une grande surprise que je me retrouvai dans un lit sordide. Un chirurgien qui m’examinait dans cet instant recommanda qu’on me laissât en repos, en ajoutant que si j’avais été en fort mauvais point, si je me devais ressentir quelque temps de ces meurtrissures, mon organisme n’avait pas été atteint. Mais, le surlendemain, ce ne fut pas le chirurgien qui apparut, ce fut un commissaire, qui m’interrogea sévèrement.
— Voilà donc, me dit-il, où mène la débauche qui entraîne tous les vices ! Ils vous conduisirent jusqu’à l’action la plus abjecte. Vous en vîntes à vous ruer, pour le dépouiller, sur un homme que vous jugiez pourvu de quelque argent.
Je ne saurais donner l’idée de ma stupeur devant cette accusation. Je répliquai que rien n’était plus faux au monde. Mais telle était l’étrangeté de ce grief que les paroles me faisaient d’abord défaut pour me défendre.
— Vous ne fûtes pas bien inspiré en vous en prenant à une personne qui a le bras long, et qui a porté plainte, demandant qu’une exacte justice soit rendue. Cette personne n’est autre que M. l’Envoyé de Genève, et j’ai reçu des magistrats l’ordre d’informer contre vous. Je ne vous dissimule point que votre cas est fort grave. Vous ne quitterez l’hôpital que pour la prison.
Il me laissa, jeté dans les réflexions les plus amères qui fussent. Je m’étais trompé en pensant voir un criminel en un homme parfaitement étranger à l’affaire du garde-du-corps. Je voulais douter encore, cependant. Quelle apparence y avait-il que M. l’Envoyé de Genève fît, à pied, le chemin de Paris, et qu’il eût cette simplicité de costume ? Mais le commissaire m’apprit, que cet ambassadeur d’un état de Suisse, M. Sellon, n’avait nulle morgue, qu’il n’accordait aux obligations de l’étiquette que l’indispensable, et que, dans le privé, il aimait ses aises. S’il portait de gros souliers, c’est qu’il avait du goût pour la marche, de sorte qu’il n’avait pas besoin de son carrosse pour revenir de Versailles à Paris.