C’est alors qu’une inspiration me vint soudain. Je priai M. de la Chaux de faire un effort et de donner les précisions dont il pourrait se souvenir sur ses agresseurs. Il répéta que, l’un d’eux, celui qu’il avait le mieux dévisagé, était grand et fort, de plus de quarante ans, avec un air de santé, que son habit était des plus simples et qu’il était chaussé d’assez gros souliers qui ne pouvaient point n’être pas remarqués. Quant à l’abbé, il semblait de petite taille, à côté de son robuste complice. Il avait d’épais sourcils, le nez fort pointu et, sur une des joues, un signe très visible.

J’étais encore le seul qui possédât ces signalements. Je résolus de me mettre à la poursuite des assassins. Je cherchais à me mettre en évidence par un coup d’éclat : quelle gloire pour moi si je pouvais empêcher que ces misérables eussent le bénéfice de l’impunité ! Je ne doutais point qu’ils se fussent, en effet, concertés pour un crime dirigé contre le monarque. Supposé que je les découvrisse et que je les ramenasse en prisonniers, on ne parlerait plus que de ma présence d’esprit et de mon courage ; on me décernerait mille louanges ; peut-être aurais-je l’honneur d’être présenté au ministre, M. d’Argenson, qui rendrait de moi bon compte au roi, et ce serait le commencement de ma fortune.

Les scélérats ne devaient pas être encore fort loin. Je fis cette réflexion que la prudence les invitait à ne s’être point jetés dans une voiture, dont le cocher, fût-il à leurs ordres, eût été dans le cas de les dénoncer. S’ils avaient tout d’abord couru, ils avaient dû bientôt ralentir leurs pas, afin de ne se point signaler par leur allure rapide et de passer pour d’inoffensifs promeneurs. Ce calcul, s’ils avaient, selon les indications de M. de la Chaux, pris la route de Paris, me donna de l’espoir. Je pensai, toutefois, qu’ils s’étaient vraisemblablement séparés ; mais, que je pusse atteindre l’un d’eux, je me contenterais de cette victoire, qui amènerait presque infailliblement la capture de l’autre.

Je me hâtai donc, examinant avec soin tous les passants, cherchant, cependant, à prendre de l’avance sur les fugitifs. Il ne se trouvait personne qui leur ressemblât, mais je n’avais garde de me décourager. Sans doute, ils auraient pu prendre quelque chemin de traverse : il y avait chance, néanmoins, qu’ils eussent suivi la grande route, où, leur forfait n’étant pas encore connu, ils n’attireraient pas sur eux une attention qui, par le souvenir qu’on en aurait gardé, donnerait, plus tard, des indices pour les découvrir.

J’avais quelque dépit, quoi qu’il en fût, de la vanité de mes investigations : il était dur de se voir traverser dans un projet aussi louable. Mais, quand j’eus dépassé le hameau de Viroflay, j’aperçus soudain un homme grand et gros, d’apparence robuste. Il était vêtu d’un habit vert, et il était chaussé de souliers épais. Je fus agité de pressentiment que je tenais le coupable que je cherchais. Jugez de mon émotion, Monsieur, quand, en le regardant d’assez près, avec des précautions pour me composer encore un air indifférent, je distinguai sur son jabot, fort simple, quelques gouttes de sang. Apparemment qu’il ne s’était pas avisé de ces preuves de son crime. Il y avait aussi du sang sur ses manchettes. Mes présomptions s’étant fortifiées par cette circonstance, outre que son extérieur répondait aux indications données par M. de la Chaux, je n’hésitai plus. Je lui barrai la route. Il témoigna d’un vif étonnement, qui me parut joué.

— C’est vous, lui dis-je, qui avez assassiné le garde-du-corps.

— Quel garde-du-corps ? demanda-t-il, ne se mettant point sur la défensive, ce que je pris pour de l’habileté de sa part, afin de m’abuser. Il avait même quelque semblant de bonhomie : on eût dit qu’il eût été tout à coup tiré de quelque rêverie.

— Ce sang, qui est celui de votre victime, vous accuse assez clairement.

— Eh, fit-il, ne peut-on plus saigner par le nez ?

Je pensai qu’il s’attachait à feindre cette tranquillité d’esprit, et, en effet, il me dit qu’il ne concevait point cette plaisanterie, et qu’elle eût à cesser. Mais ma conviction s’était faite. Vous confesserais-je que, à ce moment, alors que j’étais tout frémissant d’ardeur, je me voyais déjà recevant, en affectant la modestie, des louanges pour ma perspicacité ? Je m’étais placé devant lui. Il voulut m’écarter de la main.