Quelque retard, Monsieur, a été apporté à cette lettre. Hélas, ce ne fut point pour une cause heureuse. Dans le moment que je vous écris, je suis encore fort perclus, et je me trouve dans la situation la plus fâcheuse, qui pourrait bien aboutir à me jeter loin de mes rêves ambitieux.

La fantaisie me prit de refaire le voyage de Versailles, où la curiosité m’avait mené dès les premiers jours de mon arrivée. J’étais mû par je ne sais quel espoir d’une rencontre utile, fondé, au demeurant, sur un pur hasard. J’éprouve de l’impatience à n’avoir pas trouvé une occasion de prouver qu’on aurait à faire fond sur moi.

La première fois, j’avais pris la galiote jusqu’à Sèvres et j’avais gagné, à pied, la ville qui doit à la cour son éclat, de sorte que j’avais été incommodé par la poussière, et que je n’eusse guère fait figure dans l’éventualité de circonstances favorables. En cette nouvelle occasion, je montai modestement dans le carabas, qui est la voiture des gens du commun. Encore avais-je dû disputer ma place, car c’était jour de grand couvert, et il y avait affluence de curieux. Les huissiers ne laissant entrer que les personnes décemment vêtues, celles dont j’étais le voisin, assez pressé par elles, étaient du moins, si elles gardaient de la vulgarité dans leurs propos, fort propres en leurs habits. Apparemment que, au retour, elles ne tariront pas en réflexions sur les grands appartements, sur le dîner du monarque, sur la façon dont il est servi, sur l’étiquette, sur les particularités qu’elles ont remarquées : « Le roi souriait…, le roi mangeait de bel appétit…, le roi n’a cependant fait que toucher à un plat de bon aspect… » L’imagination suscite, pour beaucoup, ces considérations, car, fût-ce en se haussant sur la pointe des pieds, on jouit peu du spectacle. On dut parler aussi de la ménagerie, qu’on ne manque point de visiter et du dromadaire qui est abreuvé chaque jour, assure-t-on, de six bouteilles de vin de Bourgogne.

Je ne souhaitais donc pas me mêler à cette bourgeoisie. Mais je voulais, aux abords du château, observer les manières des gens de qualité, et, comme pour une leçon d’expérience, lire sur leur visage les raisons de leur faveur. La naissance n’avait point donné à tous les privilèges dont ils se pouvaient targuer. Assurément, l’intrigue avait servi certains d’entre eux. Mais, parmi tant de physionomies, je cherchais celles qui eussent dit des droits bien gagnés par le mérite. Ainsi, fût-ce au risque d’erreurs, je me représentais la destinée de ceux qui passaient ou descendaient de carrosse. J’opposais à la bouffissure des uns le maintien d’une dignité simple des autres. Peut-être quelqu’un de ces derniers avait-il été comme moi un petit gentilhomme dépourvu de fortune et dénué de protection, tout bouillant d’ardeur, cependant, dont les circonstances avaient permis d’éprouver la vaillance et la fermeté d’âme. N’en serait-il pas semblablement pour moi ? Je sentais que je n’étais pas fait pour végéter. Telles étaient les réflexions auxquelles je m’abandonnais.

Mais il s’en faut que mes affaires se soient avancées… Vous ne lirez pas sans dépit, Monsieur, le récit que j’ai la confusion de mettre sous vos yeux.

Après avoir fait ma provision de remarques, je m’étais éloigné peu à peu de la foule, et, tout en songeant, j’avais contourné l’aile droite du château. Le grand mouvement ne s’étendait plus jusque-là. On eût dit, à côté du bruit, le désert. Soudain, j’entendis un cri de douleur, et je vis s’avancer, s’accrochant au mur, un homme vêtu de l’habit des gardes-du-corps, et qui perdait son sang par plusieurs blessures. A quelques pas de moi, il chancela. Je me portai à son secours.

— On m’a assassiné, dit-il, d’une voix faible, et je vais expirer.

Je le soulevai, et pour parer au plus pressé, je fis en sorte de l’asseoir par terre, le dos appuyé contre une borne. Je l’exhortai à ne point désespérer de son état, en l’assurant que j’allais lui faire donner des soins, et je lui demandai de donner, autant qu’il pût parler, quelques indications relatives à l’attentat dont il avait été victime. Mais le souffle lui manquait, et il perdait le sentiment. J’appelai à l’aide, ayant couru dans la direction de la place, et quelques personnes survinrent. Parmi elles, se trouvait, par fortune, un apprenti chirurgien qui, par des moyens élémentaires, tenta d’arrêter l’épanchement du sang. Le blessé rouvrit les yeux et put dire qu’il s’appelait M. de la Chaux, et qu’il avait été joint par deux particuliers, un abbé et un homme de forte corpulence, habillé d’un habit vert foncé. Ces détails ne furent obtenus qu’entrecoupés de plaintes ou interrompus par des suffocations. L’abbé et l’autre avaient sollicité de M. de la Chaux d’être introduits au château, mais non pas à la façon qui était celle du public, insistant sur les motifs pressants qui leur faisaient demander son intervention. Le garde-du-corps avait refusé. Alors, les deux hommes l’avaient frappé à coups de poignard en lui disant, ce qui prouvait leur intention de le tuer, que, du moins, il ne pourrait dire à qui que ce fût, la démarche qu’ils avaient faite auprès de lui… Les criminels s’étaient enfuis pour gagner, apparemment, la route de Paris…

Cependant qu’on s’apprêtait à transporter l’infortuné M. de la Chaux en un lieu où il serait loisible d’apporter quelque adoucissement à ses souffrances, un rassemblement s’était formé et on se livrait à bien des commentaires sur l’événement. Quel but avaient poursuivi les assassins en essayant de séduire un officier du château ? On frémissait à l’idée qu’ils visaient peut-être au plus haut, et les plus alarmantes conjectures venaient à l’esprit. La consternation était sur tous les visages. N’était-ce pas contre la vie même du roi qu’un attentat avait été projeté ? Déjà, certains désignaient le bras qui avait armé les meurtriers, qui étaient ou des affiliés à la Société[3] ou deux de ses membres, ayant pris un déguisement. Leur arrestation eût été de la dernière importance, mais du temps serait perdu avant que les informations commençassent, fût-ce avec la plus grande diligence, et ces misérables échapperaient peut-être aux recherches.

[3] Les Jésuites, expulsés de France. « Le sentiment unanime est que cette Société est seule capable d’enfanter de si abominables projets ». (Lettre de Mme de M… à M. de Mopinot, au sujet de cet attentat.) Les documents contemporains attestent que ce fut la première opinion qui se répandit (Note de l’éditeur.)