AVANT-PROPOS
Boulou-Boulou

Je dois dire comment ces lettres, témoignage de la vie intime d’une époque qui a gardé son prestige, de ce XVIIIe siècle nous apparaissant souriant et léger, préparant, cependant, un des plus grands drames de l’histoire, sont tombées entre mes mains.

Je me reporte aux années qui précédèrent la guerre. Une vieille amitié m’unissait à M. de R… qui, reprenant la suite des affaires paternelles, avait dû s’installer dans la petite ville d’Avesnes où il dirigeait une importante industrie. Trois heures de chemin de fer séparent parfois complètement d’anciens camarades, quelque affection qu’ils aient gardée l’un pour l’autre. Ce n’était pas notre cas. M. de R… était obligé à quelques séjours à Paris ; de mon côté, malgré la difficulté de s’évader, même pour très peu de temps, de la vie parisienne, j’avais plaisir à venir passer un jour ou deux dans une maison où j’étais assuré d’un fraternel accueil.

Je me revois montant, à Avesnes, la longue et large rue ou s’élève l’Hôtel de Ville, avec son perron à double rampe d’accès et qui aboutit à une place que domine le clocher de l’église. La maison de M. de R… se trouvait sur cette place. Cette maison respirait le calme et le bien-être. Elle abritait une famille charmante, parfaitement unie, qui ne pouvait imaginer les malheurs qui fondraient sur elle et la disperseraient. M. de R… était entouré de sa femme, de ses deux gendres, qui prenaient part à ses affaires, et de ses petits-enfants. Le vieux logis, construit dans le milieu du XVIIIe siècle, avait été modernisé, mais avec goût, en respectant ce qui méritait d’être conservé. Je me souviens, dans la salle à manger, des murs sur lesquels étaient peintes des scènes villageoises dans le goût du temps, un peu effacées. M. de R… déclarait, en souriant, qu’il n’avait pas grand goût pour les vieilleries : il n’en tenait pas moins en considération quelques meubles vénérables, au type court et trapu des tailleurs de bois du Nord, encore qu’il menaçât parfois de les reléguer au grenier, ce qui était souvent un sujet de tendres discussions familiales.

Années heureuses, que devait rejeter loin la terrible coupure des événements ! Je me rappelle, dans une petite pièce, entre la salle à manger et le salon, au-dessus d’une commode en bois des Indes, un portrait d’homme en habit de satin puce, la perruque mise un peu de travers, la main appuyée sur une canne. L’œuvre était médiocre ; le visage était, cependant, expressif. Il avait une rudesse cordiale, sous les crispations qui semblaient trahir des souffrances physiques impatiemment supportées. Dans la maison, on avait d’abord appelé le modèle de ce portrait « le vieil oncle ». Les enfants, par caprice, l’avaient surnommé Boulou-Boulou, et ce surnom avait prévalu.

— J’avoue, me dit M. de R…, un jour que je le questionnais, car ce portrait était, malgré tout, attachant, que je ne sais pas grand’chose de cet ancêtre… Je crois seulement que, avant qu’il fût irrespectueusement pourvu par ma marmaille de ce sobriquet de Boulou-Boulou, il se nommait M. de Quiévelon. La tradition, qui faisait de lui « le vieil oncle » indique sa parenté, avec ceux dont je suis issu… J’ai bien, dans un tiroir, quelques papiers de famille que j’avais commencé à déchiffrer, mais ce sont des investigations qui demandent du loisir, et vous dirai-je que l’avenir de mes petites têtes blondes me préoccupe plus que les fantômes du passé. Nous ne prétendons aucunement, d’ailleurs, à une illustre origine, et si je me décide à ranger méthodiquement ces papiers, ce ne sera que par goût de l’ordre. Mais j’ai tant à faire avec les choses d’aujourd’hui !

J’aimais à me retrouver dans cet intérieur aimable, où je ne rencontrais que les bons côtés de l’existence provinciale. Hélas ! cette sérénité devait être brusquement troublée. Ce fut le coup de tonnerre d’août 1914, la guerre, et, bientôt l’invasion. Les deux gendres de M. de R… avaient rejoint leur régiment : l’un d’eux fut tué au début des hostilités ; l’autre ne devait revenir que mutilé. M. de R… avait assuré le départ de sa femme, de ses filles et de leurs enfants. Pour lui, il était resté, ne voulant s’éloigner qu’après avoir, au prix de tous les sacrifices, pris ses dispositions pour rendre moins pénible, pendant aussi longtemps que possible, le sort du personnel qu’il employait.

Ce ne fut que quelques heures avant l’entrée de l’ennemi dans Avesnes qu’il se détermina à quitter, non sans grandes difficultés, la ville où sa présence avait cessé d’être utile, puisqu’il n’y exerçait pas de fonctions publiques. Il s’était laissé devancer par les événements ; il ne pouvait plus rien emporter. Mais la pensée que les envahisseurs pourraient fouiller dans tout ce qui constituait la vie intime de son foyer, le révoltait. Il fit, en hâte, un tas des papiers que contenaient des tiroirs et les jeta, après les avoir enveloppés d’une toile cirée, dans un coffre ancien en cuivre. Aidé par un domestique très sûr (je me souviens qu’il s’appelait Guillaume), il transporta ce coffre dans le jardin. Guillaume creusa un trou pour l’y enfouir, pressa M. de R… de partir et lui promit que la cachette, dont il repérerait soigneusement l’emplacement, ne pourrait être soupçonnée.

Puis ce furent les quatre terribles années. Aux malheurs publics, se joignirent pour M. de R… des malheurs privés. Il fut accablé par des deuils successifs. Je le revis, après la guerre, et j’eus un serrement de cœur en l’apercevant. D’inguérissables chagrins avaient fait de lui un vieil homme. « J’ai été trop heureux, me dit-il ; j’expie maintenant ce bonheur ; me voici presque seul ! » Il savait que sa maison d’Avesnes était encore debout, mais qu’elle avait été dévastée. Il ne se sentait pas le courage de retourner dans la ville longtemps occupée par l’ennemi. Il ne prit ce parti qu’en songeant à ceux qui avaient dépendu de lui, et qui attendaient de sa part une décision.

Quel douloureux contraste avec un souriant passé quand il franchit la porte de cette maison, qui avait été une maison bénie, et qu’il retrouvait ravagée ! Des pièces étaient vides et des tentures arrachées pendaient jusqu’au parquet. Les meubles qui n’avaient pas été enlevés avaient été brisés. Il n’y avait plus, dans le salon, qu’un monceau de débris. Les tapis, déchirés, étaient ignoblement souillés. En passant dans la petite pièce qui précédait la salle à manger, M. de R… constata que le portrait qui se trouvait au-dessus de la belle commode — disparue — avait été crevé, et, d’une façon manifeste, volontairement.