Le moment vint, cependant, où des signes évidents démentirent sa folle idée d’une grossesse. Il objecta que Mme Cartier avait, par un breuvage versé à sa fille, fait violence à la nature et qu’il allait rendre plainte de cette action criminelle. C’est dans ces conditions que ce couple, des plus mal assortis, se vint installer à Paris, sans que la conduite de M. Guyot se modifiât. Une fois, il avait semblé repentant ; il avait même pris place dans le lit de sa femme, mais il s’en était retiré, après quelques instants, comme avec horreur.
Au demeurant, il était fort exact dans ses fonctions et ceux qui avaient autorité sur lui louaient le soin, l’habileté et la prudence avec lesquels il traitait les affaires passant par ses mains. On ne pouvait donc supposer, dans son cas, qu’il fût sous l’empire de la folie, ce qui n’empêchait point qu’il poursuivît sa femme de ses imprécations. On eût dit qu’il cherchât à prendre le plus de gens à témoin de sa prétendue infortune. Ainsi alla-t-il trouver le curé de Saint-Pierre-de-Verneuil, pour lui demander si le fait d’avoir épousé une fille grosse de sept mois pouvait être une cause de rupture de son mariage. La réponse ayant été négative, il s’écria : « Il faut donc que l’un de nous deux périsse ! » Il portait partout son humeur sombre. Un de ses parents, nommé Morais, lui faisait de justes représentations, avec cette chaleur qu’inspirent les sentiments de la nature. Guyot lui répondit sur le ton de la plus grande insolence, et Morais s’écria qu’il devrait brûler la cervelle à un monstre tel que ce persécuteur d’une femme parfaitement innocente. — Tuez-moi donc ! fit Guyot, vous me rendrez service.
Mais il ne cessait point de menacer sa malheureuse épouse, soutenant, contre toute raison, qu’on voyait l’enfant remuer dans son ventre. Notez, Monsieur, que le temps s’écoulait et que l’accouchement, au cas où Guyot n’eût pas inventé de toutes pièces la grossesse, eût dû s’être produit. Mais rien ne le pouvait calmer. A diverses reprises, il dit qu’il poignarderait sa femme, qui, maltraitée comme elle l’avait été, ne vivait plus que dans les transes. Il lui montra même l’arme avec laquelle il la frapperait. Une fois, il l’avait prise par les épaules, levant le poignard sur elle, et elle ne s’était échappée qu’à grand peine. Il avait eu le temps de lui faire une blessure, qui, paraît-il, a laissé sa marque. En cette occurrence, Morais, qui déjà était intervenu, rappela à Guyot qu’il y avait des lois pour punir les crimes, lui fit entrevoir les suites effrayantes de ses excès, et, dans le moment qu’il lui avait inspiré quelque crainte, obtint qu’il signât un acte de séparation et qu’il confessât ses torts dans un écrit authentique.
Mme Guyot, mariée sans l’être, n’ayant eu de son mari que des manifestations de la haine la plus outrée, s’alla s’enfermer comme pensionnaire, afin de prévenir toute médisance, dans le couvent des Ursuline d’Évreux, où on rendit témoignage de ses vertus. Après de dernières démarches pour amener Guyot à résipiscence elle le fit sommer d’insinuer leur acte de séparation. Il refusa, en disant qu’il ne reconnaissait point la dame Guyot pour sa femme et qu’il n’y avait eu qu’une bénédiction nuptiale obreptice. C’est alors, que, appuyée de sa famille et de ses amis, elle fit une demande en forme. M. l’Avocat-Général d’Aguesseau l’admit à faire la preuve des faits articulés par elle.
Hé bien, Monsieur, devinez-vous la cause des brutalités de ce forcené qui n’avait pas été loin d’aller jusqu’à l’assassinat ? Me Duvergier la révéla. Il n’y avait point là démence. C’est que, ayant voulu contracter les liens du mariage, il n’était pas capable d’en remplir le but. Ses désirs impuissants s’étaient tournés en rage et il s’était vengé des torts de la nature sur une victime innocente. Sa jalousie était feinte. Il avait mieux aimé paraître odieux que de laisser suspecter sa virilité. C’est la honte d’une froideur que n’avaient pu guérir les appas les plus tentants qui expliquait ses atrocités.
Je vis Mme Guyot dans le temps que l’arrêt venait d’être prononcé en sa faveur. Je ne pus m’empêcher de la plaindre : en fait, elle est veuve sans avoir joui du mariage. Elle a bien quelques droits à l’amour, cependant, et les lois les lui refusent, si elle observe leur rigueur. Je songeais, et peut-être cette idée m’obséda-t-elle un moment, que ce serait une action méritoire que de chercher à lui plaire, quoi qu’elle ne soit qu’une petite bourgeoise, mais fort bien faite, et, comme une revanche méritée, de la jeter dans tous les transports de la passion. Cette femme-là, justement parce qu’elle demeura scrupuleuse aussi longtemps qu’elle fut sous la dépendance d’un méchant homme, aimerait à la folie l’amant qui aurait pour elle autant de tendres égards que son mari, ou son semblant de mari, eut d’abominables cruautés.
P.-S. — Je lus hier, Monsieur, dans le Mercure, une annonce qui me fit songer à la possibilité d’apporter un soulagement aux incommodités dont vous souffrez. Le sieur Roussel, qui demeure rue Jean-de-l’Épine, la porte cochère à côté du taillandier, débite, avec permission, des bagues dont la propriété est de guérir la goutte. Ces bagues, qu’il faut porter au doigt annulaire, guérissent les personnes qui ont la goutte aux pieds et aux mains, et, en peu de temps, celles qui en sont moyennement attaquées. Quant à celles qui en sont fort affligées, elles doivent les porter avant et après l’attaque de la goutte, et, pour lors, elle ne revient plus. « En portant toujours au doigt ces bagues, elles préservent d’apoplexie et de paralysie. Plusieurs princes, seigneurs et dames ont été guéris de ce mal, et l’on donnera ces noms lorsqu’il en sera nécessaire. Le prix de ces bagues, montées en or, est de 36 livres, et celles en argent de 14 livres. »
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Dans la planète Mercure
Ce 3 de Février 1771.