Je remerciai M. Sellon pour lequel je sentais un véritable attachement (qui me l’eût dit, quelques heures auparavant !) de la bonté de ses intentions, mais je ne pus dissimuler une sorte de mouvement de révolte contre cette idée. Je lui répondis que si je devais confesser que je fusse de très petite fortune, je n’entendais sortir de l’ombre que par un acte qui attirât sur moi une particulière estime, et que j’entendais, bien que je n’eusse, jusqu’à présent, rencontré que déceptions, me distinguer en accomplissant quelque exploit. Je vous rapporte, Monsieur, les propos qui furent échangés. — Verriez-vous donc, me dit M. Sellon, une déchéance dans le fait d’obtenir, par une patiente application, une situation enviable, permettant de jouir intelligemment des satisfactions que peut donner la vie ? Je ripostai, en m’excusant de marquer sans doute de la présomption, que je me croyais né pour faire de grandes choses. Il sourit, et ce qui me causa quelque peine, ce fut de voir Mlle Angélique, bien qu’avec de charmants ménagements, incliner, elle aussi, à sourire. «  — J’eusse aimé vous pousser, me dit M. Sellon, car il y a en vous de la vraie jeunesse, et qui ne rêve point que de frivolités. Mais je dois reconnaître que mes bureaux ne sont pas une école d’Amadis. Jetez votre gourme : il se pourrait bien que vous m’écoutassiez un jour, avec plus d’attention. L’expérience a raison de bien des illusions. Quoi qu’il en soit, vous trouverez toujours accueil dans cette maison. »

J’eusse pu me fâcher des doutes qu’il émettait sur les moyens par lesquels je veux parvenir, si son discours n’eût pas été empreint d’une manière de sollicitude pour moi, dont je ne pouvais point n’être pas touché. On se leva de table et M. Sellon me dit qu’il me plût de l’attendre un instant. Il revint et il tenait à la main une épée. «  — Je vous ai brisé la vôtre, fit-il, avec une parfaite affabilité, il faut bien que je la remplace. Acceptez celle-ci, en pensant au changement de face des événements, pour vous rappeler que je ne suis pas aussi rude que je le parus tout d’abord. » Je fus ému aux larmes de cette attention. «  — Puissé-je tirer cette épée pour votre défense ! m’écriai-je. — Grand merci, fit-il avec finesse, mais je ne souhaite point des conjonctures où j’aie besoin de votre vaillance. » Il eut la délicatesse de ne pas ajouter qu’il savait bien se défendre lui-même, et c’est de quoi j’avais fait l’épreuve.

J’aurais encore bien des particularités à vous mander, Monsieur, mais les remettrai à un prochain ordinaire. Cette lettre ne vous surprendra-t-elle pas par un ton bien différent de ce que je vous écrivis, alors que je me voyais si désemparé ? L’ennemi que je pensais rencontrer s’est conduit avec moi en ami et ne m’inspire plus que le respect. Que de charmes possède Mlle Angélique ! Je ne vais point m’attarder à soupirer pour cette délicieuse fille, qui, tout aimable qu’elle fut à mon égard, ne saurait, partageant les idées de son père, voir en moi, qu’une sorte de rêveur ; mais je songe qu’il serait beau, tant qu’elle se flattât d’être loin du romanesque, de m’imposer à son attention par quelque action glorieuse.

IX
Le procès de madame Guyot

Ce 22 de Décembre 1770.

Je fus hier, Monsieur, au Parlement. Au Parc civil, se plaidait une affaire dont je vous rapporterai les détails qui, apparemment, vous intéresseront. Où l’effroi d’avoir à révéler une fâcheuse infirmité peut-il conduire un homme ! Cette affaire paraissait fort singulière. Un avocat des plus avisé, Me Duvergier, dans un mémoire qu’il avait rédigé et qu’il développa avec art devant M. le lieutenant civil, en donna la clef.

Vous saurez que, voici deux ans, le sieur Guyot, qui était alors vérificateur des Domaines, estimé dans sa profession et passant pour irréprochable sous le rapport des mœurs, sollicita la main de la demoiselle Cartier, qui vivait à Verneuil, chez sa mère, veuve d’un médecin. Guyot semblait fort épris. Les arrangements se firent facilement, et la date du mariage fut arrêtée. Mais, à mesure qu’elle approchait, le futur mari, tout empressé qu’il eût été, devint soucieux. Sous des prétextes dont il ne rendait pas un compte satisfaisant, puis, en donnant pour raison qu’il attendait un poste plus avantageux, il pria qu’on retardât le mariage. On y consentit, mais, ces retards se prolongeant, Mme Cartier perdit patience et lui dit que ces tergiversations étaient offensantes pour la fille, que celle-ci était assez jolie pour être aimée, et que les pourparlers seraient rompus s’il ne se décidait point. Guyot protesta de son amour, qui était le plus fidèle du monde, et, ne réclamant plus qu’un bref délai, accepta que le jour fût fixé pour la cérémonie. Il montra le zèle le plus chaleureux jusqu’à ce moment, et il n’y eut sorte d’attentions qu’il ne prodiguât à l’égard d’une jeune personne qui était à la vérité, fort avenante. Je l’ai aperçue, en plaignante, et, gardant encore sur son visage, le feu de l’indignation : elle était fort désirable.

La journée du mariage se passa en fêtes. Mais il n’était point huit heures que Guyot enleva sa femme à la compagnie. On sourit, en pensant, qu’il était fort pressé de jouir de ses droits. Son attitude était, en effet, des plus galantes. Je vous dis, Monsieur, les choses comme elles furent. Il pressa, avec de tendres instances, la mariée de se mettre au lit, quoique lui-même ne se fût point déshabillé. Il lui tint, pendant une heure qu’elle trouva peut-être longue, ne souhaitant pas que paroles, les plus flatteurs propos. Soudain, ses traits prirent une expression dure et féroce ; ils semblaient bouleversés par la colère. C’était un tout autre homme. Il accabla l’épousée d’injures extrêmement grossières dont elle ne pouvait concevoir le motif, puis il l’accusa d’être enceinte de sept mois. Il ajouta à cette accusation des indignités que l’on pourrait à peine imaginer, restant indifférent aux protestations les plus touchantes. Durant toute la nuit, dont la jeune mariée attendait assurément autre chose, il la tortura ainsi. C’est de quoi elle eut une telle honte qu’elle n’osa confier à sa mère cette injuste disgrâce.

Pendant le jour, Guyot s’apaisa et traita même sa femme avec quelque douceur. Elle se pensa dans le cas d’espérer que son époux n’avait eu qu’une lubie de jalousie. Mais, comme la veille, après l’avoir entretenue par des discours mielleux, il éclata brusquement en reproches et invectiva contre elle de la façon la plus brutale. Il en fut pareillement pour la troisième nuit, et cette fois, Guyot ne se contenta pas d’abominables outrages, motivés par des griefs tout imaginaires, il usa de violences. La pauvre petite Mme Guyot, qui portait les traces de ses mauvais traitements, ne pouvait plus dissimuler sa déception. Son mari, s’il n’était que taciturne pendant le jour, devenait un furieux à l’heure du coucher. Elle se confia à sa mère, qui tenta de persuader Guyot de l’absurdité de ses préventions. On résolut de ne point faire d’éclat, dans la pensée qu’il avait été atteint de quelque dérangement d’esprit et qu’il ne tarderait pas à éprouver le regret de ses ineptes soupçons. Il fallut se plier aux visites d’usage. Dans le cours de ces visites de bienséance qui irritèrent fort Guyot, recevant les compliments accoutumés, il perdit toute retenue en public.

Dans le temps qu’on se trouvait dans la maison d’un respectable parent, il demanda à celui-ci combien de fois sa femme avait couché avec lui, et, comme on se révoltait d’une telle insulte, il dit qu’elle était trop jolie pour être sage. Une autre fois, il déclara qu’il la vendrait fort cher à un Anglais.